Saison 1 · Épisode 3

Un monde d'ego

Le bus ne s'était pas posé. Il s'était garé.

Ce fut la première chose que Gabriel remarqua, une fois que la lueur bleue eut fini de se dissiper et que le silence lui revint aux oreilles. Il n'y avait pas eu de choc. Pas de secousse. Pas d'impact. Le bus avait décéléré d'une manière que Gabriel n'avait jamais ressentie dans aucun véhicule — comme si, pendant une demi-seconde, quelqu'un d'autre avait pris le contrôle, avait ajusté la vitesse avec une précision absolue, et avait déposé le bus à un emplacement prévu. Comme un employé garerait une voiture sur une place numérotée.

Il regarda par le pare-brise. Et pendant peut-être dix secondes entières, il ne comprit pas ce qu'il voyait.

Devant lui s'étendait une grande place circulaire. Un vrai lieu public, avec des pavés clairs disposés en spirale autour d'un point central où se dressait une sculpture métallique haute comme un immeuble, torsadée, lumineuse en son cœur. Autour de cette place, des bâtiments s'élevaient — des façades de marbre et de verre, des balcons suspendus dans le vide, des passerelles qui reliaient les étages supérieurs entre eux dans un ballet géométrique. Tout cela aurait pu être une esplanade monumentale d'une ville européenne. Sauf que.

Sauf qu'au-dessus de tout cela, il n'y avait pas de ciel.

Il y avait les étoiles.

Des étoiles froides et nettes, fixes, sans atmosphère pour les troubler. Et au-dessus encore, très haut, une coque métallique courbe formait une voûte immense, transparente par endroits — comme une verrière qui aurait été conçue par une civilisation pour qui le vide spatial était un paysage à admirer.

Gabriel se tourna lentement vers les autres. Il s'attendait à trouver le même vertige dans leurs visages. Il ne fut pas déçu.

Daniel avait retiré ses lunettes. Il les essuyait machinalement sur le bas de son pull, le regard fixé sur la voûte. Il ne parlait pas. Il ne semblait même pas respirer. Il y avait chez lui cette immobilité particulière des scientifiques face à l'impossible — une attention totale, presque religieuse, comme si bouger risquait de faire disparaître le phénomène.

Lara, elle, avait collé le nez contre la vitre. Ses yeux bougeaient rapidement, scannant tout — la sculpture, les bâtiments, les passerelles, les lumières, les angles. Gabriel la connaissait assez maintenant pour reconnaître ce qu'elle faisait : elle enregistrait. Elle stockait chaque détail dans sa mémoire avant même d'avoir commencé à réfléchir. Ses lèvres remuaient sans produire de son. Elle comptait peut-être. Elle mesurait. Elle cherchait déjà un motif.

Solange, assise à l'avant, la jambe étendue, avait les mâchoires serrées. Elle regardait droit devant elle, mais Gabriel vit qu'elle ne voyait pas. Elle traitait autre chose. Quelque chose de plus intérieur. Il reconnut chez elle ce qu'il avait vu deux jours plus tôt, dans une cellule à l'autre bout du multivers : *la colère ancienne qui refait surface quand on perd pied*. Cette colère qu'elle retournait contre elle-même plutôt que de la laisser sortir.

Il y eut encore un long silence.

Puis Daniel dit, d'une voix basse et rauque :

— C'est une cité.

— Une cité dans l'espace, corrigea Lara sans se tourner.

— Non, reprit Daniel. Regarde les proportions. Ce n'est pas seulement dans l'espace. C'est plus grand que n'importe quelle station orbitale connue. Beaucoup plus grand. Une station orbitale, c'est quelques kilomètres. Ça, là, je parierais que ça fait plusieurs centaines de kilomètres de circonférence. Peut-être plus.

— Une ville entière en orbite, dit Lara.

— Qu'on n'appellerait ni station, ni orbite, ni orbite autour de quoi d'ailleurs. On ne voit aucune planète par-dessus. Ou dessous. Nulle part.

Il se leva lentement, s'approcha de la vitre latérale.

— On flotte dans le noir.

Solange prit enfin la parole. Sa voix était un peu éraillée — elle n'avait quasiment pas parlé depuis les soins d'urgence de Lara dans le hangar précédent.

— Jasner.

— Oui.

— Ça veut dire quoi concrètement, pour nous ?

Il eut du mal à répondre.

— Je ne sais pas. On n'est nulle part. On est dans une structure qui n'appartient à aucun monde. C'est peut-être… entre les mondes. C'est peut-être ailleurs. Je ne sais pas dire le mot. On n'a pas le mot en français.

— On n'a pas le mot dans aucune langue humaine, dit Lara. Parce qu'on n'a jamais été là.

Gabriel hocha la tête doucement. Il ne savait pas non plus quoi penser. Personne ne savait. Ils étaient les quatre premières personnes de leur monde à voir ça, et ils n'avaient aucune grille pour l'interpréter. Il pensa fugitivement à Elisa — à ce qu'elle dirait si elle voyait ce qu'il voyait. Il chassa la pensée. Elisa était loin maintenant. Elisa était presque devenue, dans son esprit, une figure d'un autre monde — ce qui, stricto sensu, était rigoureusement vrai.

C'est à ce moment-là qu'on frappa à la porte du bus.

* * *

Gabriel fit un bond sur place. Daniel tourna la tête vivement. Même Solange, malgré sa jambe, tenta un mouvement qu'elle ne termina pas.

Dehors, sur les pavés clairs, un homme se tenait devant la portière du bus. Les mains derrière le dos, le sourire patient, la posture détendue — comme quelqu'un qui attend un bus à un arrêt et qui vient de le voir arriver en avance. Il portait une tenue simple, entre le costume d'intérieur et le vêtement d'atelier. Une chemise claire, un pantalon sombre, des chaussures souples. Rien de cérémonial.

Mais son visage.

Daniel se leva d'un seul coup.

— C'est… non mais c'est… ?

C'était son visage. Le sien. Un peu plus jeune peut-être — la quarantaine pleine. Les mêmes traits exactement. La même forme de nez. La même ligne de mâchoire. Une barbe un peu plus courte que celle de Daniel, une coiffure un peu différente — mais sinon, c'était lui. Une version de lui.

Gabriel, à côté, entendit Lara murmurer pour elle-même, tout bas :

— Ah. Voilà.

Comme si elle venait de voir la confirmation de quelque chose qu'elle soupçonnait depuis l'arrivée.

L'homme leur fit un petit signe de la main, comme pour dire prenez votre temps.

Daniel, après un moment de paralysie, descendit les marches. Il ouvrit la portière. L'air qui entra n'était pas un air de dehors — c'était un air contrôlé, d'une température parfaite, d'une humidité idéale. Un air fabriqué. L'air d'une pièce climatisée, mais à l'échelle d'une ville entière.

— Bonjour, dit l'homme. Je vous attendais. Enfin, je ne vous attendais pas, vous — je ne savais pas qui vous seriez. Mais j'attendais le bus. On savait qu'il allait arriver. Il y a toujours quelque chose qui arrive ici. Et quand on voit une signature de saut qui n'est pas dans nos fichiers, on se déplace. C'est comme ça qu'on fait.

Il parlait vite, gentiment. Sa voix avait quelque chose de chaleureux, presque familial. Un débit rapide qui n'était pas nerveux — plutôt le débit de quelqu'un qui aime parler et qui n'en a pas honte.

— Je m'excuse, je dois vous paraître un peu étrange. Vous êtes à votre première Citadelle, à vue d'œil, donc je vais essayer de ne rien prendre pour acquis. On va y aller doucement. D'accord ?

— Vous êtes… commença Daniel.

— Oui. Je suis Daniel Jasner. Enfin — je suis un Daniel Jasner. Vous aussi, j'imagine, sinon vous ne ressembleriez pas autant à mes photos d'il y a sept ans.

Il sourit. Un sourire direct, sans manière. Il avait les yeux plissés comme ceux de Daniel quand il se concentrait — une mimique identique, que Daniel n'avait jamais vue de l'extérieur. C'était comme regarder un film où l'on jouerait soi-même sans le savoir.

— Appelez-moi Danny. Tout le monde m'appelle Danny. Ça évite les confusions et, franchement, au bout d'un moment, on préfère avoir un nom à soi. Le prénom partagé, ça va dix minutes, après, vous verrez, on s'épuise.

Il tendit la main. Daniel la serra machinalement.

— Je… ne sais pas quoi vous dire.

— C'est normal. Moi non plus je n'ai pas su quoi dire la première fois que je suis arrivé ici. La première chose que j'ai faite, c'est que je me suis retourné pour frapper le type en face de moi. Je croyais qu'on me faisait une farce.

Daniel, malgré lui, sourit.

— Et tu l'as frappé ?

— Non. Il m'a vu venir. Il m'a mis par terre en moins de deux secondes et m'a expliqué calmement que j'allais devoir revoir mon rapport à la causalité. Il s'appelait Dan-Trois. Un type extraordinaire. On est devenus amis.

Il regarda Daniel longtemps, avec un mélange de tendresse et d'amusement qui désarma complètement le vrai Daniel.

— Tu as combien d'heures de voyage derrière toi ?

— Quelques jours. Cinq, je crois.

Danny siffla doucement entre ses dents.

— Cinq jours. Premier saut, c'est ça ? Tu viens de vivre tes cinq premiers jours de vagabond inter-mondes. D'accord. Ça, ça me dit beaucoup. Et… dis-moi si je me trompe, mais je crois que tu n'es pas venu tout seul. Il y a du monde dans le bus, si j'en crois la signature.

Daniel se retourna vers l'intérieur.

— Ils sont trois. Un blessé.

Le visage de Danny se durcit d'un coup. Pas une dureté hostile — une inquiétude professionnelle, instantanée.

— Blessé comment ?

— Coup d'éclat à la jambe. Plaie suturée par notre propre médecin d'urgence. Elle a besoin d'une prise en charge qu'on n'a pas pu lui donner dans de bonnes conditions.

— Quand ?

— Il y a à peu près quatre heures. Enfin, quatre heures de notre temps subjectif, je n'ai aucune idée de ce que ça représente ici.

Danny hocha la tête.

— Je m'en charge. Tout de suite.

Il ne dit rien de plus. Il sortit un petit boîtier de sa poche, pressa un bouton, et moins de dix secondes plus tard une équipe apparut au coin de la place — quatre personnes avec un brancard flottant, matériel médical, marche rapide mais pas paniquée. Gabriel remarqua qu'aucun d'eux ne courait. Tout le monde, dans cette Citadelle, semblait avoir appris à ne jamais courir. Comme si les urgences, ici, étaient si courantes qu'elles étaient gérées par la routine.

Danny monta dans le bus. Il vit Solange. Il vit Lara. Il vit Gabriel. Son expression se modifia trois fois en une seconde — une curiosité, puis une reconnaissance partielle, puis une neutralité professionnelle.

— Bonjour à tous. Je m'appelle Danny. Je suis un Daniel Jasner de cette Citadelle. Je vais vous demander de me faire confiance pendant les prochaines heures, parce que vous allez avoir beaucoup de choses à encaisser, et beaucoup de questions. On va essayer d'y répondre. Mais d'abord, on soigne votre amie.

Il se tourna vers Solange.

— Madame. Commandante, je crois, d'après votre veste. Vous avez mal ?

Solange le regarda. Elle ne répondit pas tout de suite. Gabriel vit qu'elle prenait le temps d'évaluer l'homme — sa posture, son regard, sa manière de se tenir dans l'espace d'un bus qu'il ne connaissait pas.

— Un peu.

— Beaucoup, je dirais, mais je respecte votre réponse. Commandante, je vais être très clair avec vous : j'ai quatre médecins en bas qui n'ont jamais eu de patient en quarante-huit heures. Je les ai presque dérangés pour rien ces dernières semaines. Vous allez leur faire la journée. Ils vont être ravis. Acceptez-vous de venir avec eux ?

Elle eut un léger mouvement de menton. Presque un sourire, mais sans sourire.

— Vous vendez bien votre affaire.

— Je sais.

— D'accord.

Les brancardiers montèrent. Ils l'installèrent avec une douceur étudiée. Pendant qu'ils ajustaient la position de la jambe, Solange tourna la tête vers Gabriel, qui était resté un peu en retrait.

— Janvier.

— Oui ?

— Tout à l'heure. Comment vous saviez ?

Il la regarda. Il prit un moment. Il chercha une réponse honnête et il ne trouva rien d'autre à dire que la vérité :

— Je ne sais toujours pas.

Elle eut un regard très bref, presque un sourire, mais pas tout à fait. Quelque chose qui passait, qui ne prenait pas la forme définitive d'une expression.

— Bon. Faites pas ça trop souvent.

Et on l'emporta.

Gabriel resta planté au milieu du bus. Lara vint à côté de lui. Daniel était resté à l'extérieur avec Danny.

— Elle va bien aller, dit Lara doucement.

— Je sais.

— Tu es sûr ?

Il hésita. Il ne savait pas ce qu'elle voulait dire exactement. Si c'était sur Solange, ou si c'était sur lui-même.

— Je suis sûr qu'elle va bien aller, oui.

Lara hocha la tête. Elle n'ajouta rien.

* * *

Danny ne les accompagna pas au centre médical. Il confia Solange à l'équipe, leur donna quelques instructions rapides en une langue qu'aucun des trois autres ne reconnut — une langue qui ressemblait à du français mais tordu, avec des syllabes qui n'existaient pas — et revint vers les trois qui restaient devant le bus.

— Elle va être chouchoutée. Dans quelques heures elle sera sur pied, à quelques heures près. Si vous voulez me croire pour le moment, vous pouvez. Je comprends que vous ayez du mal.

— Vous parliez quelle langue ? demanda Lara.

Danny eut un petit rire.

— Bien observé. C'est ce qu'on appelle ici le franco-étage. Une variante du français qui s'est développée dans la Citadelle au fil des décennies. Quand vous avez des milliers d'habitants qui parlent tous la même langue mais qui l'ont apprise dans des mondes différents, elle commence à diverger. Il y a des mots qui apparaissent, d'autres qui disparaissent. Après vingt ou trente ans, ça devient un créole. On se comprend à peu près, mais on a nos expressions à nous.

— C'est passionnant, murmura Lara.

— Je me doutais que ça allait te plaire.

Il l'avait tutoyée sans y penser. Lara n'en sembla pas offusquée. Elle nota mentalement autre chose.

Gabriel prit la parole.

— Où est-ce qu'on est ?

Danny eut un geste qui embrassa la place, les bâtiments, la voûte au-dessus.

— Ça, c'est ce qu'on appelle une Citadelle. Ce n'est pas la Citadelle — il y en a plusieurs, c'est un concept, pas un lieu unique. Une Citadelle, c'est un point de ralliement pour les voyageurs comme vous. Et comme moi. Comme tous les gens que vous allez rencontrer ici, d'ailleurs.

— Combien il y en a, des Citadelles ? demanda Daniel.

— On pense qu'il y en a au moins sept. On en a identifié cinq avec certitude. Deux autres sont supposées exister mais on n'a jamais réussi à établir de contact. Chacune fonctionne de manière autonome. Elles ne communiquent pas entre elles, ou très peu.

— Combien de personnes vivent ici ?

— Ici, chez nous ? Dans cette Citadelle-ci ? Environ trois cent mille habitants permanents. Plus les voyageurs de passage. En moyenne, on a cinq à dix bus de passage par mois. Le vôtre est le deuxième ce mois-ci.

Lara cligna des yeux.

— Trois cent mille ? C'est énorme.

— On a eu le temps. La Citadelle existe depuis… personne ne sait depuis combien de temps, exactement. Les plus vieux d'entre nous se souviennent d'avoir été amenés par leurs parents. Et les plus vieux parents se souviennent avoir été amenés par les leurs. On est là depuis au moins deux siècles selon nos estimations les plus conservatrices.

Daniel hocha la tête lentement. Il absorbait.

— Et les gens d'ici…

— Des variantes. Oui. Principalement des variantes de toi, Daniel. Et de toi, Gabriel.

Gabriel sentit un vertige.

— De moi ?

— De toi, de Daniel, oui. Pour des raisons qu'on ne comprend pas totalement, les Citadelles attirent principalement deux lignées de variantes — la tienne et la sienne. Il y a d'autres individus, des variantes d'autres personnes, mais ils sont largement minoritaires. On ne sait pas pourquoi.

— Vous en avez des théories ?

— On en a trois principales. La première, c'est qu'il existe des lignées nodales — certaines personnes, dans certains mondes, ont des caractéristiques psychiques ou génétiques qui leur permettent de résister aux transitions inter-mondes. Ces personnes-là seraient naturellement attirées vers les points de convergence comme les Citadelles. La deuxième théorie, c'est que les Citadelles elles-mêmes ont été conçues par des variantes de quelqu'un comme toi ou moi, et qu'il est donc naturel que nos ressemblants y arrivent plus souvent — ce serait un biais de fondation. La troisième, c'est qu'il n'y a aucune explication et que c'est juste une coïncidence statistique.

Il haussa les épaules.

— Comme toujours dans ces affaires-là, il y a trois théories et la vérité, c'est probablement les trois en même temps, un peu.

Daniel hocha la tête très lentement, comme pour intégrer.

— Et ces variantes, elles… elles savent toutes ce qu'elles sont ?

— Oui. Tout le monde ici sait. On ne cache rien. Ce serait compliqué, vous imaginez — il y a des Daniel qui se ressemblent tellement qu'ils sont interchangeables, et d'autres qui sont très différents physiquement. On assume. On s'est donné des surnoms, des marques, des spécialités, pour se distinguer les uns des autres. C'est devenu notre culture.

Il eut un petit rire.

— Je vais vous dire un truc qui va vous étonner : c'est beaucoup plus facile à vivre qu'on ne croit. Au début, oui, c'est un choc. Rencontrer des versions de soi qui ont fait d'autres choix, vécu d'autres vies, connu d'autres amours, ça secoue. Et puis au bout d'un temps, on s'habitue. On se reconnaît comme on se reconnaît entre cousins. On sait qu'on partage quelque chose, mais on n'est pas obligé de se ressembler en tout. Tu ne te ressembles jamais complètement à tes cousins — même génétiques. Avec ses variantes, c'est pareil, en plus troublant au départ.

Il marqua une pause.

— Par contre il va falloir vous préparer, parce qu'en marchant dans la Citadelle, vous allez voir des choses qui vont vous surprendre. Certaines variantes sont très différentes. Physiquement, mentalement. Certaines sont cons, je vais pas vous mentir. D'autres sont géniales. D'autres sont artistes. D'autres sont, disons-le franchement, pas très recommandables. On a des Daniel qui vivent dans des quartiers à part parce qu'on préfère les garder loin des enfants, si vous voyez ce que je veux dire.

Gabriel déglutit.

— Et qu'est-ce qu'on fait là ?

— Vous êtes des voyageurs. Les Citadelles sont des escales pour les voyageurs. Vous allez passer ici quelques jours — votre minuteur affichera probablement quatre-vingt-seize heures quand vous le regarderez, c'est presque toujours cette durée, on ne sait pas non plus pourquoi — et pendant ces quelques jours, on va essayer de vous aider. On va soigner votre amie, on va regarder votre bus, on va répondre à vos questions. Et quand le minuteur arrivera à zéro, vous repartirez.

Lara posa sa question doucement.

— On peut choisir de rester ?

Danny hésita une fraction de seconde. Lara le vit. Gabriel aussi. Daniel, sur le coup, non.

— Techniquement, oui. Il y a des voyageurs qui ont choisi de s'installer ici, oui. Mais je ne pense pas que ce soit votre cas. Vous avez quelque chose à faire, vous quatre. Je ne sais pas quoi. Mais je le sens.

— Pourquoi tu le sens ?

Il la regarda. Il eut un petit sourire qui montait plus aux yeux qu'aux lèvres.

— Parce que vous n'êtes pas un groupe normal. Un voyageur, en général, c'est un type tout seul. Parfois deux. Un couple peut-être. Mais vous êtes quatre. Un scientifique, une scientifique, un civil qui n'a rien à faire là, et une commandante militaire. Ce n'est pas une équipe qui se forme au hasard. Quelqu'un vous a mis ensemble.

Un silence.

Gabriel sentit Lara se raidir à côté de lui. Il vit aussi Daniel se figer légèrement. Chacun d'eux venait de recevoir la phrase comme une gifle feutrée.

— Qui ? demanda Daniel.

— Aucune idée. Je ne sais pas. Je te dis juste ce que je vois.

Puis Daniel, qui n'attendait plus depuis des heures le moment de poser sa question :

— Et… commença-t-il. Rentrer chez nous. Revenir dans notre monde d'origine. C'est possible ?

Danny le regarda longuement.

— Je vais te répondre franchement, parce que c'est une question à laquelle je réponds souvent. Rentrer chez soi, ce n'est pas possible. Je sais que ça fait mal à entendre. Mais personne, à ma connaissance, n'a jamais réussi à rentrer dans son monde d'origine. Le minuteur ne le permet pas. Pas sans un ajustement, et l'ajustement en question est compliqué.

Il vit le visage de Daniel se décomposer.

— Mais. Écoute-moi bien. Mais. Il y a des choses qu'on peut faire. On peut préparer ce qu'on appelle une clef. C'est un dispositif qui s'introduit dans le minuteur et qui le modifie. Ça ne te ramènera pas chez toi, mais ça peut te donner un peu plus de contrôle. Sur la direction des sauts. Sur la durée. Sur certaines autres choses. Ça demande plusieurs heures de travail, peut-être une journée entière, mais si vous êtes d'accord, je peux vous en préparer une.

Daniel acquiesça sans hésiter.

— Oui. S'il te plaît.

— D'accord. Je m'y mets tout de suite. Pendant ce temps, on va vous montrer vos quartiers, on va donner à boire et à manger à tout le monde, on va commencer à refaire votre bus. Parce que votre bus, entre nous — il a pris cher. Il est temps qu'il ait un peu d'amour.

Il sourit. Ce fut un vrai sourire, chaleureux, de quelqu'un qui aime bien ce qu'il fait.

— Bienvenue dans la Citadelle.

Il leur tapota l'épaule à tous les trois, tour à tour, et partit de son pas rapide en direction d'une ruelle latérale. Il jeta en marchant :

— Je reviens vous chercher dans deux heures ! D'ici là, baladez-vous, habituez-vous ! Et ne vous inquiétez pas trop si vous croisez des gens qui ont votre tête ! Ça va faire bizarre, mais ça passe !

Il disparut au coin d'un mur.

Gabriel, Daniel et Lara restèrent plantés sur la place, devant leur bus, au pied d'une sculpture géante qui montait vers une voûte métallique derrière laquelle il y avait des étoiles.

— D'accord, dit Daniel après un long moment.

— D'accord, dit Lara.

— D'accord, dit Gabriel.

Aucun d'eux ne savait ce qu'il fallait faire d'autre.

* * *

Solange fut installée dans une salle circulaire aux murs blancs, éclairée par une lumière douce qui semblait ne venir d'aucune source précise. La table d'examen sur laquelle on la déposa s'ajusta d'elle-même à la morphologie de son corps. Au-dessus d'elle, un anneau métallique descendit du plafond et commença à tourner lentement, projetant sur sa jambe blessée une série de faisceaux lumineux qu'elle ne sut pas identifier.

Trois personnes l'entouraient. Trois hommes, tous en blouse grise, tous avec le même visage. Le visage de Daniel Jasner. Mais trois versions très différentes.

Le premier était très légèrement plus gros que le vrai Daniel, avec un crâne totalement rasé et une grande cicatrice qui lui traversait la tempe droite. Il parlait avec une voix grave et un débit lent.

Le deuxième ressemblait à s'y méprendre au vrai Daniel, mais avec des yeux d'un bleu intense, presque artificiel — un bleu de néon, qui ne se trouvait dans aucune variation naturelle de la couleur des yeux. Il parlait vite, avec des gestes précis.

Le troisième avait exactement la même tête que le vrai Daniel. Les mêmes cheveux. La même barbe. Les mêmes lunettes. Un clone absolu. Sauf qu'il avait manifestement soixante-dix ans au lieu de quarante-quatre. Les mêmes rides accumulées par trente années de plus.

Solange les regarda tous les trois. Lentement. Un après l'autre. Puis elle dit, sans hausser la voix :

— Vous êtes sérieux ?

Le vieux Daniel eut un petit sourire fatigué.

— Madame, je sais, c'est déroutant.

— Déroutant, c'est un mot faible. Je viens de m'échapper d'une base militaire qui s'est fait pulvériser par des météorites qui n'en étaient pas, j'ai été portée à moitié évanouie dans un bus par deux civils que j'ai arrêtés trois jours plus tôt, je me suis téléportée dans l'espace, et maintenant je suis allongée sur une table sans savoir d'où vient la lumière, entourée de trois clones d'un gars qui s'est assis en face de moi pendant un interrogatoire il y a deux jours. Alors oui, c'est déroutant.

Le Daniel au crâne rasé essaya de sourire aussi.

— Nous comprenons.

— Ah, vous comprenez.

— Oui.

— Toi, le chauve, tu t'appelles comment ?

— On m'appelle Dan-Cinq.

— Dan-Cinq. Pour quelle raison ?

— Parce que je suis le cinquième Daniel Jasner médecin chirurgien arrivé dans cette Citadelle par ordre chronologique.

— C'est logique.

— Très logique.

— Pas imaginatif, mais logique.

— On privilégie la logique.

Elle le fixa. Il soutint son regard sans ciller. Elle reconnut chez lui un type de calme qu'elle connaissait bien — celui des gens qui ont vu la mort assez de fois pour cesser d'avoir peur des regards. Elle décida qu'elle l'aimait bien.

— Et toi, le néon ?

Le deuxième eut un sourire amusé.

— Jaz.

— Jaz pourquoi ?

— Parce que j'ai des yeux bizarres, il me fallait un nom court. Quelqu'un a proposé Jaz et ça a collé.

— Tes yeux, c'est naturel ?

— Non. J'ai fait une expérience sur moi-même il y a vingt ans. Je voulais voir si je pouvais modifier la pigmentation irienne par procédure génique ciblée. J'ai réussi. Un peu trop, d'ailleurs. Je ne voulais pas qu'ils soient aussi fluorescents. Mais c'est joli, à la longue.

— Et personne ne t'a arrêté ?

— Ici, non. On nous laisse faire beaucoup de choses. C'est une des raisons pour lesquelles la Citadelle est ce qu'elle est — on apprend vite quand on a le droit d'essayer.

— Vous savez que chez nous on appelle ça l'expérimentation humaine.

— Chez nous aussi on appelle ça l'expérimentation humaine. On l'encadre juste autrement.

Elle se tourna vers le troisième.

— Et vous, l'ancêtre ?

Le vieux Daniel rit doucement.

— Les jeunes m'appellent Vieux Dan. Mon vrai surnom, c'est Danjar. Mais c'est long.

— Danjar. Pour quelle raison ?

— Parce qu'il y a cent ans j'étais persuadé qu'on allait m'appeler Daniel Jarre en hommage à un musicien de mon monde d'origine. Mais personne ne le connaissait ici. Danjar, c'est le compromis.

— Vous avez cent ans ?

— Cent trois. Mais bien conservé.

Elle le regarda en plissant les yeux.

— Vous ne faites pas cent trois ans.

— Merci. Ici on vieillit lentement.

Un silence. Solange prit le temps d'absorber.

— Les gars. Je vais être très claire avec vous trois. Vous voulez me soigner la jambe — très bien. Je vous laisse faire. Mais si l'un d'entre vous se met à m'expliquer ce qu'il ressent, à me faire une thérapie, à me dire qu'il me comprend, je prends mes béquilles et je m'en vais. Compris ?

Dan-Cinq hocha la tête gravement.

— Compris, commandante.

— Compris, répéta Jaz. Mais est-ce qu'il m'est permis de vous demander comment vous avez eu cette blessure ?

— Pour tes compétences médicales ?

— Pour ma curiosité personnelle.

Elle le regarda avec un sourire en coin — ce qui, chez Solange, était déjà un demi-miracle.

— On va dire que c'est sur le dossier. Demande à lire le rapport si ça t'intéresse.

— Il y a un rapport ?

— Il y aura un rapport. Si je fais un rapport.

— D'accord. Je vais attendre.

Danjar, jusque-là silencieux, sourit.

— Madame — si je peux me permettre une seule question ?

— Une seule.

— Vous êtes très impressionnante. C'est tout. Je tenais à vous le dire.

Elle le regarda. Elle ne sut pas quoi en faire. Elle décida de ne pas en faire grand-chose.

— Haha.

Et elle ferma les yeux.

Les trois Daniel se mirent au travail. La douleur qu'elle avait à la jambe commença à reculer dès la première minute, d'une manière qu'elle ne sut pas expliquer. Les faisceaux lumineux touchaient la plaie, changeaient de couleur, passaient du rouge au vert au bleu, et à chaque passage elle sentait quelque chose qui se réparait à l'intérieur d'elle. La sensation n'était pas désagréable. C'était même étrangement réconfortant.

Les trois médecins travaillaient en silence. Ils se parlaient parfois, brièvement, en franco-étage. Solange n'essayait pas de comprendre. Elle se laissait faire — chose qu'elle n'avait pas faite depuis longtemps dans sa vie.

Pendant ce temps, elle pensa. Beaucoup. Elle pensa à sa base pulvérisée. À Brindel mort. À ses bleus qui avaient déserté. Aux vingt années qu'elle avait passées à construire une carrière militaire qui, en l'espace de quatre jours, avait cessé d'exister.

Elle pensa à elle-même. Comme elle ne l'avait jamais fait auparavant. Elle se demanda qui elle était, maintenant qu'elle n'était plus commandante. Elle ne trouva pas de réponse immédiate. Mais elle remarqua quelque chose : ces trois hommes autour d'elle, ces trois Daniel, ne ressemblaient à personne de sa propre vie. Et elle, aux yeux de qui que ce soit dans cette Citadelle, ne ressemblait à personne non plus. Elle n'était la variante de personne. Elle était elle.

Elle ne savait pas encore si c'était rassurant ou inquiétant. Elle prit le temps de le ressentir avant de décider.

Au bout de peut-être une heure, elle rouvrit les yeux. Dan-Cinq était en train de recalibrer l'anneau métallique au-dessus d'elle. Jaz vérifiait un écran de données sur le mur. Danjar était assis sur un tabouret à côté d'elle, les mains croisées sur les genoux, et il la regardait calmement.

— Je peux vous poser une question ? dit-il.

— Une seule, vous avez dit tout à l'heure.

— Je sais. J'ai menti. Je suis vieux, j'ai le droit.

Elle eut un micro-sourire.

— Allez-y.

— Vous vous demandez ce que vous êtes maintenant que vous n'êtes plus commandante.

Elle se raidit.

— Vous m'aviez promis pas de thérapie.

— Ce n'est pas de la thérapie. C'est une constatation. Je suis passé par là. Je suis arrivé ici à l'âge de soixante-trois ans après avoir été chirurgien pendant quarante ans dans un monde où ma profession venait d'être rendue illégale par un régime qui venait de prendre le pouvoir. Je ne savais plus qui j'étais.

— Et ?

— Et je suis devenu Danjar. Je suis redevenu chirurgien. Dans un endroit où personne ne me demandait de l'être, où je n'étais plus tenu par rien, j'ai choisi de l'être quand même. Et c'est là que j'ai compris que ce n'était pas la fonction qui faisait qui j'étais. C'était ce que je choisissais encore de faire, une fois que tout m'avait été retiré.

Elle le regarda longtemps.

— C'est un beau discours.

— Merci.

— Je n'ai pas dit que je le croyais.

— Vous n'êtes pas obligée.

Il eut un sourire très doux, qui lui plissa les yeux — et qui ressemblait, de manière troublante, à un sourire que le vrai Daniel ferait dans trente ans.

— Reposez-vous, commandante. On a encore du travail.

Elle referma les yeux. Elle ne pensa plus à rien pendant les deux heures suivantes. Ou plutôt si — mais aux pensées qu'elle avait, elle ne permit pas de se formuler en mots. Elle les laissa traverser.

Au bout de trois heures et sept minutes — elle en serait informée plus tard — la plaie était refermée. Il ne restait qu'une ligne rose à peine perceptible. Dan-Cinq l'aida à descendre de la table. Jaz lui tendit un gobelet d'eau. Danjar lui fit un salut très poli, ancien, comme on saluait les officiers du temps d'il y a longtemps.

— Commandante.

— Danjar.

Elle sortit de la salle. Elle pouvait marcher. Elle ne boitait presque plus. Elle se sentait, physiquement, mieux qu'elle ne l'avait été depuis probablement un mois.

Mentalement, c'était plus compliqué. Mais elle décida de remettre ça à plus tard.

* * *

Pendant que Solange se faisait soigner, et pendant que Daniel suivait Danny vers un atelier où se préparerait la fameuse clef, Gabriel et Lara étaient partis explorer.

Ils avaient commencé sans but précis. Danny leur avait dit qu'ils pouvaient aller où ils voulaient, que rien n'était fermé. Il leur avait donné chacun un petit bracelet discret, ajusté au poignet, qu'il avait appelé un repère. Ça leur permettrait, à tout moment, de savoir comment revenir au bus ou au centre médical, en suivant les voyants lumineux qui s'afficheraient devant eux sur le sol.

— Et si on se perd ? avait demandé Lara.

— On ne se perd pas ici. Enfin — on peut, mais seulement si on y tient vraiment. Les repères sont fiables.

Ils étaient partis, elle et lui, par une grande avenue qui s'ouvrait à l'ouest de la place.

Les premiers mètres avaient été les plus étranges. Les bâtiments, vus d'en haut depuis le bus, paraissaient monumentaux. Vus de près, ils étaient démesurés. Certaines tours montaient si haut qu'elles se perdaient dans la voûte de la Citadelle, et leur sommet semblait toucher les étoiles. Des passerelles reliaient des dizaines de niveaux entre eux, peuplées de gens qui marchaient vite ou lentement selon leur humeur.

Et parmi ces gens, partout, des visages que Gabriel et Lara reconnaissaient.

Il y eut d'abord un homme qui passa à côté d'eux en courant, en survêtement, le front en sueur. Gabriel s'arrêta net. L'homme avait son visage à lui. Une version plus musclée, plus bronzée, avec des cheveux plus courts. Mais son visage.

L'homme passa sans les regarder. Il avait manifestement l'habitude qu'on le dévisage.

— Gabriel, dit Lara doucement.

— Oui.

— C'était toi.

— Oui.

— Ça va te le faire souvent, je crois.

— Oui.

Ils continuèrent à marcher. Ils ne se dirent rien pendant une minute. Puis Gabriel souffla :

— Il avait l'air en forme.

— Vraiment en forme.

— Plus en forme que moi.

— Beaucoup plus.

— C'est vexant.

Elle éclata d'un petit rire clair. C'était la première fois que Gabriel l'entendait vraiment rire depuis qu'il la connaissait. Il se rendit compte qu'il ne savait pas jusque-là qu'elle pouvait rire comme ça — un rire très doux, très libre, qui ne faisait pas de bruit au début puis qui sortait d'un coup.

— Je le note, dit-elle.

— Tu notes quoi ?

— Que Gabriel Janvier, confronté à des versions de lui-même plus musclées que lui, réagit avec humour plutôt qu'avec jalousie. C'est un bon indicateur psychologique.

— Tu fais ça, toi, noter des indicateurs psychologiques ?

— Tout le temps.

— Sur moi ?

— Surtout sur toi.

Il la regarda. Elle lui rendit son regard, amusée, pas gênée du tout. Il y avait quelque chose, chez Lara, qu'il commençait tout juste à saisir — une sorte d'attention douce et continue qu'elle portait sur les autres, et qu'elle n'essayait pas de cacher. Elle regardait les gens comme elle regardait les particules dans son scanner. Précisément. Sans agressivité. Mais sans lâcher non plus.

— Sois sympa avec moi, alors.

— Je le suis déjà.

Ils continuèrent.

Deux rues plus loin, devant la vitrine d'une boulangerie, un autre Gabriel sortait d'une boutique avec un sac de pain. Celui-là était plus rond, avait une barbe fournie et tenait la main d'un petit garçon. Il leur fit un bref signe de tête en passant. Il ne s'arrêta pas. Il les avait vus, il avait enregistré, et il avait continué sa vie. Pour lui, croiser des voyageurs fraîchement arrivés, c'était probablement la banalité du quotidien.

Gabriel le regarda s'éloigner avec le petit garçon. Une drôle d'émotion lui passa à travers.

— Lara.

— Oui.

— Il avait un enfant.

— Oui.

— Dans mon monde je n'ai pas d'enfant.

— Je sais.

— Mais lui en a un.

— Oui.

Il marcha encore quelques pas.

— Ça fait quoi de savoir qu'il y a des versions de toi qui ont eu les vies que tu n'as pas eues ?

Elle prit le temps de répondre.

— Ça dépend des versions. Il y en a certaines qu'on regarde et on se dit : c'était possible, alors. Ça, ça peut être un peu douloureux. Il y en a d'autres qu'on regarde et on se dit : c'était possible mais je suis contente que ça ne soit pas mon chemin. Et il y en a d'autres — la plupart, je pense — qu'on regarde avec une sorte de tendresse distante. On sait qu'on partage quelque chose, mais ce sont d'autres personnes.

— Tu parles comme si tu l'avais déjà vécu.

Elle le regarda avec un demi-sourire.

— C'est mon métier d'imaginer ce genre de choses, Gabriel. Je réfléchis à des mondes parallèles depuis au moins dix ans. Aujourd'hui pour la première fois je vais pouvoir y marcher. Ça ne me surprend pas. Ça m'impressionne beaucoup, mais ça ne me surprend pas.

Ils passèrent devant un café où trois Daniel jouaient aux cartes à une même table. Les trois se ressemblaient comme des frères. Mais quand Gabriel s'approcha pour mieux regarder, il vit que l'un des trois avait une main métallique. Pas une prothèse classique — une main entière, en alliage argenté, articulée, dont les doigts se refermaient sur les cartes avec une précision qui aurait été plus naturelle chez un humain qu'elle ne l'était chez lui.

— Bonjour, dit le Daniel à la main métallique, qui les avait vus s'arrêter.

— Bonjour, dit Gabriel.

— Vous êtes les nouveaux.

— Apparemment.

— Bonne chance. Vous allez avoir beaucoup de questions. Essayez de ne pas toutes les poser dans la même journée. On vous répondra mieux si vous les espacez.

Il sourit. Il reprit ses cartes. Les deux autres Daniel ne levèrent même pas les yeux.

Gabriel hésita, puis demanda :

— Votre main…

— Je l'ai perdue lors d'un saut. Il y a trente ans. Le bus où j'étais a eu une mauvaise transition. J'ai été démembré et remembré sans que tout revienne à sa place. J'ai préféré faire fabriquer celle-ci plutôt que d'attendre que ma chair repousse. La chair repousse mal, chez les variantes. La technologie, beaucoup mieux.

Lara fronça les sourcils.

— La chair repousse mal chez les variantes ?

— Pas une règle absolue. Mais nous ne guérissons pas tout à fait comme nos originaux. Nous avons quelque chose, dans notre composition, qui n'est pas tout à fait stable. Il y a des hypothèses là-dessus. Personne n'a tranché.

— Merci, dit Lara. C'est précieux.

Il hocha la tête, se tourna vers ses cartes, et ne leur prêta plus attention.

Gabriel et Lara repartirent.

— Tu es partie avec ça, dit Gabriel au bout d'un moment.

— Avec quoi ?

— Ça. Précieux. Tu avais l'air d'avoir gagné au loto quand il t'a dit ça.

— J'ai gagné au loto. C'est une information que personne dans mon monde n'a. Les variantes ne guérissent pas complètement comme les originaux. Tu comprends ce que ça veut dire ?

— Non.

— Ça veut dire qu'il y a une différence fondamentale dans leur corps. Ils ne sont pas de simples copies génétiques. Il y a un écart mesurable, physique. C'est la première preuve scientifique de ça que je rencontre en direct.

— Et ?

— Et c'est la cerise sur le gâteau que j'attendais depuis dix ans. Ma thèse de base — celle pour laquelle j'ai été placardisée — c'est justement ça. Qu'il y a des phénomènes non classés qui impliquent des entités qui ne sont pas tout à fait celles qu'elles prétendent être. Ce monsieur vient de m'en donner une confirmation en trois phrases.

Gabriel la regarda. Elle avait les yeux qui brillaient. Il ne l'avait jamais vue aussi intensément présente.

— Lara.

— Oui.

— T'es en train de tripper.

— Complètement.

— Bon.

— Je sais. On continue ?

— On continue.

Ils marchèrent pendant peut-être encore une heure. Ils passèrent devant un bâtiment en verre où on voyait, à l'intérieur, une classe de petits enfants — tous brun, tous avec une ressemblance diffuse entre eux, tous concentrés sur un écran. Une enseignante au fond de la classe avait une peau très pâle, des cheveux roux vifs, et ne ressemblait à personne. Une variante d'une autre personne, probablement. Une minorité, comme Danny l'avait dit.

Ils dépassèrent un Gabriel qui tenait un stand sur une placette — il vendait des épices et portait un chapeau coloré. Ils dépassèrent un Daniel qui faisait la conversation à un autre Daniel assis contre un mur — ils discutaient de botanique. Ils dépassèrent un Gabriel qui méditait en tailleur, les yeux fermés, sur un petit coussin, apparemment oublieux du monde.

Au bout de peut-être une heure, ils débouchèrent sur une nouvelle place, plus petite que la première. Au centre, un Gabriel les yeux bandés récitait un poème à voix haute devant une vingtaine de personnes assises en demi-cercle.

Ils s'arrêtèrent.

Le poème parlait de quelque chose que Gabriel ne comprit pas tout de suite, puis qu'il comprit trop — ça parlait d'une femme. D'une femme dans une autre vie. D'une femme qu'il avait connue enfant et qu'il n'avait jamais revue. Le Gabriel aux yeux bandés récitait avec une voix qui tremblait légèrement.

Je pensais à elle hier matin. Je ne sais pas pourquoi ce matin-là.

Je ne pensais plus à elle depuis sept ans peut-être. Sept ans au cours desquels

j'avais vécu, j'avais aimé, j'avais perdu. Je la croyais enterrée. Mais elle

est revenue hier matin, dans la lumière d'une fenêtre, comme si elle n'avait

jamais attendu que ça pour revenir. Je me suis assis sur la chaise.

Je suis resté longtemps sans bouger. Je savais qu'elle ne pouvait pas revenir

dans ma vie mais je ne savais pas qu'elle pouvait encore revenir dans mon matin.

Gabriel s'arrêta. Il écouta jusqu'à la fin du poème. Il ne bougea pas. Il ne dit rien.

Quand le Gabriel poète termina, les gens applaudirent doucement et se levèrent. Le poète retira son bandeau. Il avait les yeux rouges.

Il vit Gabriel au fond. Il le reconnut. Il sourit tristement. Il lui fit un petit signe. Puis il s'éloigna.

Lara, qui avait tout observé sans rien dire, posa la main sur le bras de Gabriel.

— Gabriel.

— Oui.

— C'est à toi qu'il pense, dans son monde.

— Non. C'est à quelqu'un qui me ressemble, dans un monde qui ressemble au mien.

— C'est la même chose.

— C'est pas la même chose.

Il se tut un moment. Il avait les yeux un peu humides. Il les essuya d'un revers de main.

— Bon. On continue ?

— On continue.

Mais pendant qu'ils repartaient, Lara pensa très fort — sans le dire, sans rien en montrer — qu'elle venait de comprendre quelque chose d'important sur Gabriel Janvier. Quelque chose qu'elle ne savait pas encore comment utiliser, mais qu'elle allait garder dans un coin de sa tête pour plus tard.

* * *

Au bout d'une deuxième heure, ils commencèrent à le remarquer.

Au début, c'étaient des choses très discrètes. Une femme qui, en les voyant arriver au coin d'une rue, traversait pour passer sur l'autre trottoir. Un commerçant qui, juste avant leur entrée dans sa boutique, se mettait au téléphone. Deux Gabriel en conversation qui s'arrêtaient brusquement de parler quand ils passaient à portée d'ouïe, et qui reprenaient ensuite à voix plus basse.

Gabriel fut le premier à le sentir. Lara, la deuxième.

— Tu remarques ? demanda-t-il à voix basse.

— Je remarque, oui.

— C'est pas agréable.

— Ça, pas vraiment.

Ils passèrent devant une grande esplanade fermée par une grille, avec deux gardes à l'entrée. Lara s'arrêta.

— Excusez-moi, demanda-t-elle. Qu'est-ce qu'il y a derrière ?

Les deux gardes — deux Gabriel, apparemment dans la quarantaine, en uniforme gris — se regardèrent brièvement. L'un d'eux répondit :

— C'est réservé, madame.

— Réservé à quoi ?

— C'est juste réservé. Merci.

Lara insista, gentiment :

— Mais encore ? On n'est pas familiers de la Citadelle, on essaie de comprendre comment les choses fonctionnent.

— Je comprends, madame. Mais c'est réservé.

Elle hocha la tête, laissa tomber. Ils reprirent leur marche.

Cent mètres plus loin, Gabriel murmura :

— Ils avaient une drôle de tête.

— Pas avaient. Ont.

— Quoi ?

— Ils nous suivent. Ou plutôt, ils ont appelé quelqu'un qui nous suit. Ne te retourne pas.

Il faillit se retourner par réflexe. Il se retint.

— Comment tu sais ?

— J'entends.

— T'entends quoi ?

— J'entends les pas derrière nous qui ont le même rythme que le nôtre depuis trois rues. Pas un rythme naturel. Quelqu'un calque délibérément sa marche sur la nôtre. C'est très discret mais ça s'entend quand on sait écouter.

— Tu sais écouter ça, toi ?

— C'est mon job, Gabriel. Je suis biologiste neuroscientifique. Je suis entraînée à percevoir des signaux subliminaux dans mon environnement.

— D'accord.

Il avala sa salive. Il avait le souffle un peu plus court d'un coup.

— On fait quoi ?

— On continue. On ne montre pas qu'on a remarqué. On fait notre balade normalement. On rentre au bus tranquillement. On en parle aux autres.

— Comme si tout allait bien.

— Comme si tout allait bien.

Ils continuèrent. Pendant les quarante minutes qui suivirent, Gabriel dut faire un effort conscient pour ne pas se retourner. Il entendait maintenant lui aussi les pas derrière eux, une fois qu'il savait qu'ils étaient là. Il les reconnaissait. Il les suivait mentalement.

Quand ils arrivèrent sur la grande place où stationnait le bus, les pas derrière eux s'évanouirent. Qui que ce fût qui les avait suivis, il s'était fondu dans la foule qui traversait la place.

Gabriel regarda Lara.

— Tu as une idée de qui c'était ?

— Non. Mais quelqu'un qui connaissait son métier.

— Danny ?

— Je pense pas. Danny est bavard. Les bavards ne font pas de filature. Quelqu'un d'autre.

— Un conseil, tu crois ?

Elle inclina la tête.

— Ou quelqu'un qui travaille pour un conseil.

Ils entrèrent dans le bus. Daniel n'était pas encore rentré — il était probablement toujours avec Danny à l'atelier. Solange n'était pas encore rentrée non plus — elle était toujours au centre médical, on leur avait dit qu'elle en avait pour encore une petite heure.

Ils étaient seuls.

Ils s'installèrent à la grande table. Ils ne dirent rien pendant un long moment.

Puis Lara finit par dire :

— On en parle ce soir, tous ensemble.

— D'accord.

— Jusque-là, on ne panique pas.

— D'accord.

Mais il paniquait déjà un peu. Et il avait l'impression, pour la première fois depuis qu'il avait rencontré ces trois personnes cinq jours plus tôt, que leur aventure avait cessé d'être une simple fuite désordonnée. Qu'elle était, désormais, quelque chose qu'il valait mieux appeler par un autre mot.

Il n'aimait pas le mot qui lui venait. Mais il lui vint quand même.

Le mot était complot.

* * *

Pendant que Gabriel et Lara arpentaient les avenues, pendant que Solange se faisait soigner, pendant que Daniel discutait avec Danny dans un atelier inondé de lumière, trois personnes étaient réunies dans une petite salle circulaire située sous la Citadelle.

Ils étaient assis autour d'une table ronde. Ils étaient trois. Ils avaient tous le même visage — à peu près.

Le premier s'appelait Daro. Il était un Daniel Jasner dans la cinquantaine, aux cheveux blancs coupés court, à la posture ferme, aux gestes économes. Il présidait le conseil depuis onze ans.

Le deuxième s'appelait Noy. Il était un Gabriel Janvier dans la trentaine, aux cheveux longs noués en queue de cheval, aux traits vifs, aux paroles rapides. Il représentait la faction intellectuelle du conseil.

Le troisième s'appelait Bim. Il était — lui aussi — un Daniel Jasner, mais d'une tranche d'âge difficile à déterminer. Peut-être quarante ans, peut-être cinquante. Il avait un peu trop de poids, un peu trop de sueur, un peu trop de taches sur ses vêtements. Il mangeait en permanence un biscuit qu'il sortait d'une poche intérieure de sa veste, et il semblait avoir du mal à suivre ce qui se disait. Son regard errait. Quand on lui posait une question, il répondait souvent je ne sais pas, vous décidez.

Daro venait d'exposer la situation. Un bus. Quatre voyageurs. Signature de saut inédite. Blessée à soigner. Demande de clef. Durée standard de quatre-vingt-seize heures.

Noy prit la parole.

— Jusque-là, rien d'exceptionnel. On a eu des dizaines de cas de voyageurs en quatre-vingt-seize heures. La clef, c'est routine. On la fabrique, on la donne, ils repartent.

— Sauf que ce coup-ci, il y a un élément nouveau, dit Daro.

— Lequel ?

— Le véhicule. Un bus. On n'a jamais vu un bus utilisé comme véhicule de saut. Ça n'a aucun sens technique. Les bus ne sont pas conçus pour ça. Aucun des modèles que nous connaissons ne fonctionne comme ça. Et pourtant, celui-ci a sauté trois fois, proprement, avec une précision qui n'est pas à la portée de tout le monde.

— Conclusion ?

— Conclusion : ce bus a été modifié par quelqu'un qui sait ce qu'il fait. Quelqu'un que nous ne connaissons pas. Ou quelqu'un qui se cache de nous.

Noy fronça les sourcils.

— Tu penses au Conduit ?

— Je n'écarte rien. Ce que je dis, c'est que ces quatre voyageurs-là transportent quelque chose qui sort du cadre. Nous devons être prudents. Nous ne devons pas leur donner, dans une clef standard, un pouvoir de navigation trop large. Et surtout, nous ne devons pas les laisser repartir avec ce bus tel qu'il est.

— Tu veux qu'on le modifie ?

— Je veux qu'on s'assure que le bus modifié dispose de balises que nous puissions suivre. Qu'on sache où il va. Qu'on puisse reprendre contact si nécessaire. Et je veux que la clef qu'on lui donne soit… orientable.

Noy le regarda longuement.

— Orientable par nous ?

— Orientable par nous.

Il y eut un silence.

Noy prit son temps avant de répondre.

— Daro. Tu parles de manipuler quatre voyageurs qui n'ont rien fait de mal et qui nous demandent juste une clef standard. Tu comprends ce que tu me demandes de cautionner ?

— Je comprends. Et je te réponds : oui. Il y a des situations, Noy, où il faut arbitrer entre deux principes qu'on aime également. Le principe de non-ingérence, et le principe de prudence collective. Là, je te dis que ces deux principes sont en conflit, et que je choisis la prudence collective. Tu en as le droit, toi aussi, de choisir l'autre. On est trois ici. On vote.

Noy serra les mâchoires.

— D'accord. Tu es cohérent. Mais tu ne peux pas me demander d'être à l'aise avec ce que nous sommes en train de faire. Nous les trompons. Volontairement. Sans leur donner le choix.

— Je ne te demande pas d'être à l'aise. Je te demande de voter.

Bim, jusque-là silencieux, leva la main — un geste un peu lourd, maladroit — et prit la parole d'une voix légèrement pâteuse :

— Excusez-moi. Pardon. Je ne comprends pas très bien ce que vous dites. Vous voulez manipuler leur bus ? Et leur clef ? Mais pourquoi ? Ils n'ont rien fait de mal. On les aide, normalement. On les aide et on les laisse partir.

Daro eut un soupir patient.

— Bim. Comme je viens de l'expliquer. Il y a des éléments inhabituels dans ce dossier. Nous devons être prudents.

— Mais prudents, pour nous ou pour eux ?

— Pour tout le monde.

— Ah. D'accord.

Bim hocha la tête lentement, finit son biscuit, s'essuya les mains sur sa veste. Il avait l'air un peu perdu, un peu largué, comme quelqu'un qui suit les conversations adultes en essayant de faire bonne figure.

— Alors vous décidez, j'imagine. Moi je ne sais pas. Vous décidez.

Daro et Noy échangèrent un regard.

— Très bien, dit Daro. Nous optons pour la solution prudente. Danny va préparer la clef comme il le ferait normalement, mais nous allons faire intercepter son travail juste avant la remise. Une clef alternative sera substituée. Les voyageurs partiront. Ils ne sauront rien.

Noy hocha la tête.

— D'accord. Je vais m'en occuper.

Il hésita. Puis il reprit, plus doucement :

— Daro. Juste une chose.

— Oui ?

— Si un jour on apprend qu'on s'est trompés. Que ces quatre voyageurs étaient précisément les gens à qui il ne fallait pas faire ça. Je veux que tu te souviennes que tu en as pris la décision seul.

— Je m'en souviendrai.

Noy se leva.

— Bonne journée, Daro.

— Bonne journée, Noy.

Noy sortit.

Daro resta assis. Il regardait Bim.

— Tu étais spécialement silencieux aujourd'hui, Bim.

— J'étais fatigué.

— Tu manges trop de biscuits. Ça te fatigue.

— Peut-être.

— Tu devrais en manger moins.

— Peut-être.

Daro resta encore un moment, puis se leva à son tour.

— On se revoit demain.

— À demain.

Daro sortit.

Bim resta seul à la table.

Il attendit. Il écouta les pas s'éloigner dans le couloir. Il attendit encore trente secondes pour être bien sûr. Puis il se leva, passa une main sur la table — un geste précis, qui n'avait plus rien de maladroit — et marcha vers la porte du fond de la salle, une porte que Daro et Noy n'avaient pas vue parce qu'elle se fondait parfaitement dans la boiserie du mur.

Il l'ouvrit. Il entra dans une autre pièce. Plus petite. Plus sombre.

Trois silhouettes l'attendaient.

Bim ferma la porte derrière lui. Sa posture changea. Son visage changea. Il se redressa de dix centimètres. Il retira de sa veste une pochette en cuir, s'essuya les mains avec soin, jeta la pochette dans un vide-ordures. Il s'assit. Il croisa les jambes.

Quand il parla, sa voix n'avait plus rien de pâteux. Elle était nette, précise, posée.

— Ils ont mordu.

La plus âgée des trois silhouettes — une femme, la seule femme de la Citadelle qu'on ait vue jusqu'ici, très petite, très voûtée, les yeux recouverts d'un voile — hocha la tête en retour.

— Daro pense qu'il est le décideur ?

— Daro pense qu'il est le décideur. Noy aussi. Ils sont tous les deux convaincus d'avoir pris la décision.

— Et la clef ?

— Sera interceptée et remplacée comme prévu. Notre contact à l'atelier a déjà été briefé.

— Et Danny ?

Bim hésita une fraction de seconde.

— Danny ne doit pas être impliqué. Il faut le mettre hors-jeu sans le tuer. Sans témoin, sans trace, sans annonce. Il disparaît pendant trente-six heures, le temps que les voyageurs partent, et on le libère ensuite. Il pensera qu'il a eu un accident.

— Danny est curieux.

— Oui.

— Très curieux.

— Oui.

— Il se souviendra de quelque chose.

— Il se souviendra qu'il a eu un trou noir de trente-six heures. Il nous accusera. Il n'aura aucune preuve. Nous continuerons notre travail comme si de rien n'était.

La femme au voile hocha la tête une dernière fois.

— Bien.

Elle se tut. Les deux autres silhouettes ne parlèrent pas.

Bim resta assis. Il ne dit plus rien non plus. Dans cette pièce, contrairement à la précédente, personne n'avait besoin de parler pour se comprendre.

* * *

L'atelier de Danny était une grande pièce lumineuse, tout en bois et en métal, avec des établis couverts d'instruments délicats et des étagères murales sur lesquelles étaient posés des dizaines de petits objets — tous de formes légèrement différentes, tous environ de la taille d'une noisette.

Danny s'installa devant l'un des établis. Il fit signe à Daniel de prendre un tabouret à côté de lui.

— Tu connais le principe d'une clef ? demanda-t-il en sortant ses outils.

— Non. Je viens de découvrir le mot.

— Bon. Je vais t'expliquer vite fait, et après je te laisserai me regarder bosser si tu veux. Une clef, c'est un petit dispositif qu'on introduit dans le minuteur d'un véhicule de saut. Ça modifie le comportement du minuteur.

— Modifie comment ?

— Ça dépend de la clef. Il y a plusieurs modèles. Certaines stabilisent la destination des sauts — on arrive dans des mondes moins chaotiques, mieux triés. D'autres augmentent la durée du séjour dans chaque monde. D'autres permettent de se défendre contre certaines agressions multiverselles.

— Et celle que tu vas nous faire ?

Danny hésita une seconde. Il alignait ses outils avec une précision presque obsessionnelle.

— Celle que je vais vous faire, c'est une clef d'orientation. Vous aurez un peu de contrôle sur la direction des sauts. Pas beaucoup. Suffisamment pour éviter les mondes les plus dangereux, si vous en repérez à temps. Et suffisamment, peut-être, pour être un peu moins ballottés.

— Mais pas pour rentrer chez nous.

— Non. Je suis désolé, Daniel. Pas pour rentrer chez vous.

Daniel hocha la tête lentement. Il avait déjà entendu la réponse sur la place. Il l'entendait une deuxième fois, et elle lui faisait toujours mal. Mais il avait commencé à l'absorber.

— Tu comprends pourquoi je pose la question.

— Je comprends. On me la pose à peu près à tous les nouveaux arrivants.

— Et qu'est-ce qu'ils font, après ?

— Ils font comme tu vas faire. Ils s'adaptent. Ils pleurent un peu. Ils râlent beaucoup. Puis ils trouvent quelque chose dans leur nouvelle vie qui leur convient, et ils avancent. Personne, à ma connaissance, n'a continué à pleurer pendant dix ans. C'est trop d'efforts.

Daniel eut un petit sourire triste.

— Tu l'as vécu, toi ?

— Oui.

— Tu avais quoi à perdre ?

— J'avais une fille de trois ans. Je m'appelle toujours Daniel Jasner, mais dans mon monde j'étais père. Je travaillais à l'université. Ma fille s'appelait Mira.

Un silence.

Daniel ne dit rien pendant un long moment.

— Tu l'as revue ?

— Jamais. Je ne saurai jamais ce qu'elle est devenue. Elle a dû chercher son père pendant longtemps. Elle a dû finir par comprendre, ou pas, qu'il ne reviendrait jamais. Quand j'ai des mauvaises journées, c'est à ça que je pense. Pas tous les jours. Mais certains jours.

— Danny.

— Oui.

— Je suis désolé.

— Merci. Mais c'est il y a vingt-deux ans. J'ai fait ce que j'ai pu avec. Aujourd'hui c'est dans le décor. Je n'ai pas oublié, mais ça ne me domine plus.

Daniel l'observa travailler pendant un moment. Danny avait des gestes précis, patients, sans crispation — Daniel reconnut chez lui la concentration d'un artisan qui connaît son métier depuis si longtemps qu'il n'a plus besoin d'y penser.

— Tu as quelqu'un ici ? demanda Daniel.

— J'ai des amis. Beaucoup. On se soutient. Je ne vis pas seul. Je n'ai pas refait de famille, par contre. Ça, j'ai pas pu.

— Pourquoi ?

— Parce que pour refaire une famille, il faut être prêt à avoir encore une fille. Et je n'ai jamais été prêt à avoir une fille qui ne serait pas Mira.

Daniel hocha la tête. Il comprit.

Ils travaillèrent en silence pendant peut-être vingt minutes. Danny sculptait, mesurait, ajustait. Daniel le regardait faire.

Puis Daniel dit, comme si c'était venu sans prévenir :

— Moi, c'était ma mère.

— Quoi, ta mère ?

— Ce à quoi je pense. Quand je pense aux gens que je ne reverrai pas. Je n'ai pas de femme, pas d'enfant. Je n'ai jamais vraiment eu le courage d'en avoir. J'ai des amis, mais pas si proches. Je n'ai que ma mère. Elle a quatre-vingt-deux ans. Elle va chercher son fils pendant un moment, et puis elle va mourir sans savoir ce qu'il est devenu.

Danny ne leva pas les yeux. Il continua à travailler. Mais sa voix, quand il répondit, était un peu plus basse.

— Oui.

— Tu sais comment elle va prendre ça ?

— Mal. Elle va prendre ça mal. Mais ta mère a quatre-vingt-deux ans, Daniel, ce qui veut dire qu'elle a déjà encaissé beaucoup de choses dans sa vie. Elle va peut-être trouver une façon de se dire que tu es parti, que tu vas bien, que tu as choisi une autre vie. Les mères de cet âge-là sont des championnes pour fabriquer des explications qui leur conviennent. Je le sais parce que j'en ai une, aussi, dans mon autre vie.

— Je n'ai jamais dit à ma mère que je l'aimais.

— Pas avec ces mots-là.

— Non. Pas avec ces mots-là.

Un silence.

— Je te propose un truc, Daniel. Tu écris une lettre. Ce soir, ou demain. Tu écris à ta mère ce que tu lui aurais dit. Tu ne pourras jamais la lui envoyer. Mais tu l'auras écrite. Et ce qui est écrit existe. Même quand personne ne le lit.

Daniel ne répondit pas. Mais il hocha la tête, très doucement, et Danny n'insista pas.

Ils restèrent silencieux un long moment.

Puis Danny reprit, d'un ton plus léger, comme pour sortir d'un territoire trop grave :

— Et ces clefs, Daniel. Je ne t'ai pas tout dit.

— Quoi ?

— Elles ne sont pas toutes fabriquées ici. On en retrouve parfois dans des mondes parallèles, des clefs qui n'ont pas été fabriquées chez nous. Elles fonctionnent différemment. Certaines sont absolument inoffensives. D'autres, on ne les manipule plus parce qu'elles ont causé des catastrophes. Elles ont des comportements inattendus.

— Qui les fabrique ?

— Personne ne sait. Il y a des théories. Une entité. Plusieurs entités. Le Conduit — si tu as entendu ce nom. Ou simplement des variantes d'humains comme nous, qui, dans d'autres mondes, ont développé la même technologie sans jamais entrer en contact avec nos Citadelles. On ne sait pas. On ne saura sans doute jamais.

Daniel mit cette information dans un coin de sa tête. Il la garda pour plus tard.

— Et ce que tu fais maintenant, ça va prendre combien de temps ?

— Une vingtaine d'heures si je ne suis pas interrompu. Peut-être un peu plus. Je vais t'en faire une belle. Stable, précise, calibrée sur la signature de votre bus. Reviens me voir quand tu veux, je serai là.

Daniel se leva.

— Danny.

— Oui.

— Merci.

— C'est rien.

— C'est pas rien.

— Alors… de rien.

Ils se sourirent. Daniel sortit de l'atelier.

Danny resta à travailler. Pendant les dix-huit heures qui suivirent, il ne s'arrêta que trois fois. Deux fois pour boire. Une fois pour dormir deux heures sur un petit lit de camp à côté de son établi. Le reste du temps, il sculpta, mesura, ajusta, calibra.

À la dix-neuvième heure, la clef était terminée. Il la posa dans un petit écrin rembourré. Il referma l'écrin.

C'est à ce moment précis que la porte de son atelier s'ouvrit et que deux hommes qu'il ne connaissait pas entrèrent.

Ils n'étaient pas hostiles. Pas visiblement. Mais ils avaient un air sérieux.

— Danny. Il faut qu'on te parle.

Il regarda la porte derrière eux. Elle était encore ouverte. Il regarda l'écrin sur son établi.

Il comprit en une seconde que ce qu'il avait craint — sans vraiment y croire — était en train de se produire.

Il fit un geste minuscule vers l'écrin, un geste que les deux hommes ne virent pas parce qu'il fut parfaitement camouflé en prolongement naturel de son mouvement pour se lever.

L'écrin glissa derrière une rangée d'outils.

— Je vous écoute, dit-il calmement.

* * *

Solange sortit du centre médical un peu après le début de la trente et unième heure de leur séjour. Elle marchait bien. Elle avait même cessé de grimacer au moment de plier le genou. Les trois Daniel l'avaient accompagnée jusqu'à la sortie — Dan-Cinq lui avait serré la main avec une solennité étrange, Jaz lui avait fait un clin d'œil, Danjar lui avait salué comme un officier. Elle leur avait dit haha, à tous les trois, dans un ordre croissant d'âge. Ils avaient trouvé ça drôle.

Gabriel était venu la chercher. Danny le lui avait conseillé. Elle avait besoin de retrouver un visage familier dans cette Citadelle peuplée de doubles.

Elle le vit devant la porte du centre, qui l'attendait. Il portait une chemise qu'elle ne lui connaissait pas — on lui avait donné des vêtements propres pendant qu'elle était soignée, ses propres habits étant couverts de poussière et de sang. Il avait l'air fatigué, mais reposé. Il avait l'air, surtout, d'être lui-même. Pas une version. Pas un reflet. Lui.

Elle en fut, curieusement, soulagée.

— Janvier.

— Commandante.

— Tu me dis comment tu t'appelles, maintenant ?

Il sourit.

— Gabriel, c'est pas assez ?

— Si. Gabriel, c'est bien.

Elle fit quelques pas dans sa direction.

— Et toi ?

Elle hésita une seconde. Puis elle haussa les épaules — un haussement très court, presque imperceptible.

— Solange.

Il hocha la tête doucement. Il n'ajouta rien. Il savait — sans qu'on le lui ait dit, sans qu'elle le lui ait expliqué — que lui donner son prénom venait de lui coûter quelque chose. Quelque chose qu'elle ne donnait pas facilement.

Il se tourna vers la rue.

— Tu veux voir le bus ?

— Il est en travaux.

— Ils ont fini. Ils sont rapides, ici.

— Fini ? Ça fait trente heures.

— Viens.

Ils marchèrent côte à côte. Elle avait encore une légère raideur à la jambe, qui partirait dans les heures suivantes. Il ralentissait très légèrement son pas pour rester avec elle. Elle s'en aperçut mais ne dit rien.

Au bout de cinquante mètres, elle lui demanda :

— Tu as exploré ?

— Oui. Avec Lara.

— Et ?

— Et c'est étrange. Beaucoup de variantes. Beaucoup de gens qui me ressemblent et qui ont des vies complètement différentes. Un Gabriel poète qui récitait une œuvre sur une femme qu'il avait connue enfant. Ça m'a secoué.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai une amie d'enfance que je vois peu, et qui me manque. Et j'ai eu l'impression, pendant une minute, que cette variante était en train de dire ce que je n'arrive pas à me formuler à moi-même.

Solange s'arrêta.

Elle le regarda.

Il y avait dans ses yeux une attention nouvelle, qu'il n'avait pas encore vue. Pas de la curiosité polie, pas de la distance professionnelle. Quelque chose de plus direct. Une présence.

— Tu tiens à elle ?

— Oui.

— Comment tu t'y es pris pour ne pas lui dire ?

Il sourit, fatigué.

— Je m'y suis pris en ne faisant rien. C'est la méthode la plus efficace pour ne pas dire les choses.

— Effectivement.

Un silence.

— Solange.

— Oui ?

— On a été suivis aujourd'hui. Lara et moi. Pendant la balade. Quelqu'un nous filait.

Elle le fixa.

— Tu en es sûr ?

— Lara l'est. Elle m'a alerté. J'ai pas pu vérifier seul, mais elle a raison en général.

— D'accord. On en parle tous ensemble quand on rentre au bus.

— C'est ce qu'on a dit.

— Bien.

Ils reprirent leur marche. Elle avait changé de démarche — légèrement plus tendue, plus militaire. L'information qu'il venait de lui donner l'avait réveillée. Il l'avait sentie revenir dans son corps, comme un courant qui se rebranche.

Daniel et Lara les attendaient sur la place. Le bus se tenait là, à la même position qu'à l'arrivée. Mais ce n'était plus le même bus.

Extérieurement, il avait gardé sa forme. Ses roues. Son numéro de ligne. Ses vitres teintées. Même le logo un peu fatigué de l'entreprise de transport urbain qui figurait sur la carrosserie. Mais le bus était plus propre — la peinture avait été ravivée, les impacts effacés, les caoutchoucs remplacés. Et sous le châssis, il y avait une lueur discrète, bleu pâle, qui n'y avait jamais été avant.

— Ils ont changé quoi ? demanda Solange.

— Tout, dit Daniel. Monte.

Elle monta. Les trois autres la suivirent.

À l'intérieur, elle s'arrêta net.

Le bus n'était plus un bus. C'était un logement. Les sièges avaient été remplacés — ou plutôt, certains avaient été gardés, regroupés à l'avant, mais le reste avait disparu. À la place, au milieu du véhicule, une grande table massive, en bois clair, entourée d'assises souples. Un peu plus loin, à gauche, une cuisine compacte — plan de travail, placards, deux plaques rétractables. À droite, deux portes discrètes.

Lara les ouvrit pour Solange.

— Les toilettes. Je ne te fais pas de dessin, ça fonctionne sans eau. Je ne sais pas comment mais je peux t'assurer que ça fonctionne, j'ai essayé. L'autre porte c'est la douche. Sonique. Ça te nettoie par ondes. Je ne sais pas non plus comment. Mais j'ai testé.

Solange ouvrit la douche, referma, ouvrit les toilettes, referma.

— Ils sont sérieux.

— Complètement sérieux, dit Daniel. Regarde le fond.

Elle marcha jusqu'au fond du bus. Là où il y avait eu les dernières rangées de sièges, il y avait maintenant deux lits doubles. Pas des couchettes. Pas des matelas de fortune. De vrais lits, avec des draps propres, des couvertures chaudes, des oreillers. Un rideau coulissant permettait de les isoler visuellement du reste du véhicule.

Elle resta immobile un long moment, à regarder les lits.

Daniel, Gabriel et Lara n'insistèrent pas. Ils se turent. Ils lui laissèrent son moment.

Solange n'avait jamais eu, dans toute sa vie adulte, un lit à elle. À l'école militaire, elle avait dormi dans un dortoir. Dans ses premières affectations, elle avait partagé une chambre. Puis dans les bases où elle avait commandé, elle avait eu des chambres d'officier — toujours fonctionnelles, toujours austères, toujours susceptibles d'être reprises pour un autre. Chez elle, dans le petit appartement où elle rentrait trois semaines par an, elle avait un lit une place parce qu'elle n'avait jamais prévu d'y rester longtemps.

Elle regarda les deux lits doubles de ce bus qui n'était plus un bus. Elle se dit, très vite, sans avoir eu le temps de contrôler sa pensée, que c'était la première fois qu'elle avait un vrai lit.

Elle chassa cette idée immédiatement, parce qu'elle trouva qu'elle était ridiculement sentimentale. Mais l'idée avait existé. Elle avait laissé une trace.

Elle se retourna.

— Ça ira.

— Ça ira ? répéta Daniel, incrédule. Solange, on a des toilettes sèches à la technologie alien et tu me dis ça ira ?

— Ça ira, Jasner.

— Tu pourrais au moins dire que c'est confortable.

— C'est confortable.

— Avec un peu plus de conviction ?

— Jasner, n'abuse pas.

— D'accord. J'arrête.

Mais quand elle passa à côté de Gabriel, leur regard se croisa. Et Gabriel, qui commençait à la connaître, vit ce qu'elle ne dirait pas. Il hocha la tête, très brièvement. Elle hocha en retour.

Ce fut tout. Mais ce fut un échange complet.

* * *

Ils mangèrent tous les quatre dans le bus ce soir-là. Danny leur avait envoyé des plats — de la vraie nourriture, pas encore synthétisée par la machine qui avait été installée à bord et qui, elle, servirait pour plus tard. Des assiettes chaudes, préparées par un des restaurants de la Citadelle. Elles avaient été livrées par un adolescent qui ressemblait à une version de Gabriel à quinze ans, et qui les avait regardés tous les quatre avec une curiosité intense avant de repartir en courant.

Ils s'installèrent autour de la grande table. Pour la première fois depuis le début de l'aventure, ils avaient un espace à eux. Pas une cellule. Pas une base militaire. Pas un trottoir vide. Un lieu qu'ils commençaient à pouvoir considérer comme leur.

Gabriel servit Solange en premier — un geste qu'il fit sans y penser, et qu'il regretta presque aussitôt quand il se rendit compte qu'elle l'avait remarqué. Elle ne dit rien. Elle accepta l'assiette.

Daniel ouvrit la bouteille de vin qui était venue avec le dîner — un vin rouge au goût un peu fumé, d'un cépage que personne ne reconnut.

— À notre atterrissage réussi, proposa-t-il en levant son verre.

— À notre atterrissage douteux, corrigea Lara.

— À notre atterrissage en tout cas, dit Solange.

— Accepté, dit Gabriel.

Ils burent. C'était bon.

Daniel raconta sa journée avec Danny. L'atelier. Les explications sur la clef. Le travail qui était en cours. Il ne raconta pas la conversation personnelle — la fille de Danny, sa mère à lui. Ça restait pour lui, pour l'instant.

— Et il t'a dit combien de temps ça prenait ? demanda Lara.

— Une vingtaine d'heures. Peut-être un peu plus. Il compte finir avant que le minuteur ne descende à vingt-quatre heures restantes. On a le temps.

— Et il t'inspire confiance, lui ?

Daniel réfléchit un moment.

— Oui. Entièrement. Je sais que ça peut paraître absurde — c'est le premier double de moi que je rencontre, je ne devrais pas lui faire confiance si facilement. Mais il a quelque chose de juste. Dans sa manière d'être. Dans ses silences. Dans ce qu'il ne dit pas autant que dans ce qu'il dit. Il ne nous cache rien, je crois.

Lara grimaça discrètement. Gabriel le vit.

— Lara ?

— Rien.

— Si.

Elle hésita. Puis elle posa sa fourchette.

— Je crois que Danny est honnête, oui. Mais je ne crois pas qu'il soit tout seul. Aujourd'hui, en marchant dans la Citadelle, on a remarqué quelque chose tous les deux. Gabriel peut confirmer.

Gabriel hocha la tête.

— Quoi ? demanda Daniel.

— On a vu beaucoup de choses. Des variantes de toi, de Gabriel, des activités, des métiers. C'est énorme, c'est impressionnant, c'est fascinant. Mais on a aussi senti, à plusieurs reprises, qu'on nous évitait. Pas Danny. Lui, il nous a accueillis à bras ouverts. Mais d'autres. Des gens qui nous voyaient arriver et qui changeaient de rue. Des boutiques qui fermaient leur rideau quand on approchait. Des groupes qui se taisaient.

— Tu es sûre que c'est pas juste le fait qu'on est étrangers ?

— Non, Daniel. Ce n'était pas de la distance polie. C'était de la méfiance. Et plusieurs fois, j'ai senti qu'il y avait, à la fin d'une rue, quelqu'un qui nous observait. Quand je me retournais, il était parti. Mais il était là.

Gabriel confirma.

— J'ai senti la même chose. Surtout près des bâtiments administratifs — au centre de la place. On a traversé deux esplanades qui étaient protégées par des gardes. On n'a pas pu y accéder. Les gardes ont été polis, mais ils nous ont dit que c'était réservé. Quand Lara a demandé à quoi, ils ont juste répété c'est réservé.

— Et en rentrant, on a été suivis. J'en suis certaine à quatre-vingt-quinze pour cent.

Daniel posa son verre.

— Suivis par qui ?

— Aucune idée. Quelqu'un qui marchait au même rythme que nous depuis trois rues. J'ai vérifié en changeant de rythme moi-même : les pas derrière ont changé. C'est pas aléatoire. C'est volontaire.

Solange, qui mangeait jusque-là en silence, leva les yeux.

— Il y a un conseil.

— Quoi ?

— Dans les structures comme celle-ci, il y a toujours un conseil. Une cité de cette taille ne peut pas fonctionner sans autorité centrale. Même quand on leur dit que tout est libre, qu'il n'y a pas de hiérarchie — il y en a une. Toujours. Cachée ou non.

Daniel fronça les sourcils.

— Danny ne nous a pas parlé de conseil.

— Peut-être qu'il ne peut pas en parler. Peut-être qu'il en fait partie. Peut-être qu'il est en désaccord avec eux et qu'il préfère ne pas les mentionner pour ne pas les mettre en alerte.

Lara hocha la tête.

— Je pense qu'il y a un conseil. Et je pense qu'il sait qu'on est là. Et je pense que ce qu'il pense de nous n'est pas forcément aligné avec ce que Danny pense de nous.

Un silence.

Daniel posa sa fourchette. Il regarda ses mains un long moment.

— Vous pensez que la clef qu'il me prépare… pourrait ne pas nous être donnée comme prévu ?

— Je ne sais pas, dit Lara. Mais je pense qu'on doit garder l'œil ouvert.

Solange but une gorgée.

— D'accord. Ceci étant dit, on mange. On dort. On profite de ce lit — parce que j'ai pas dormi dans un vrai lit depuis si longtemps que je ne m'en souviens plus. On reste vigilants, mais on ne panique pas. On n'a aucun élément concret. Juste des intuitions.

— Très bonnes intuitions, murmura Gabriel.

— Merci Janvier.

— Solange, corrigea-t-il.

Elle lui jeta un regard.

— Prudence, Janvier. N'abusez pas.

Il sourit. Il ne répondit pas.

Lara eut un sourire caché, qu'aucun des trois autres ne vit parce qu'elle baissa vite les yeux vers son verre. Mais Gabriel, qui croisa brièvement son regard en levant le sien, comprit qu'elle avait tout observé. Elle enregistrait. Comme toujours.

Ils finirent le repas en silence. Dehors, à travers les vitres teintées du bus, la lumière de la Citadelle commençait doucement à baisser — on ne savait pas s'il faisait nuit, techniquement, puisqu'il n'y avait pas de jour. Mais les concepteurs avaient eu la courtoisie de reproduire un cycle, par habitude humaine. Les étoiles, au-dessus, continuaient à briller calmement.

Ils se couchèrent chacun à leur place.

Dans la Citadelle, quelque part sous la place où se tenait leur bus, trois silhouettes se réunissaient dans une pièce sombre pour valider un plan. Aucun d'eux ne le savait, mais leurs suites de décisions étaient en train d'être coordonnées par une quatrième personne, dans une pièce adjacente, qui ne bougeait presque pas et qui souriait rarement.

Les héros dormirent quand même.

* * *

La première frappe survint à l'exacte soixante-douzième heure.

Ils étaient tous les quatre dans le bus quand ça se produisit. Daniel venait de revenir de l'atelier de Danny avec une bonne nouvelle — la clef avançait bien, Danny avait dit qu'elle serait finie dans les dix prochaines heures. Il leur racontait la scène quand une alarme commença à retentir partout dans la Citadelle — un son grave, profond, qu'on sentait autant dans la poitrine que dans les oreilles.

Et presque immédiatement, la voûte au-dessus d'eux s'illumina. Pas uniformément. Par tâches. Des zones entières de la coque métallique se mirent à briller d'une lumière rouge, comme si quelque chose les frappait depuis l'extérieur. Des boucliers invisibles, peut-être, qui absorbaient les impacts.

— Ça commence, dit Solange.

Elle le dit sans émotion particulière. Elle s'était attendue à ça depuis qu'elle avait entendu Lara raconter les corrélations dans le monde d'avant.

Gabriel descendit du bus. Il voulait voir. Les autres le suivirent.

Dehors, sur la place, les gens ne couraient pas. Ils marchaient vite, c'est vrai, mais dans l'ordre. Des équipes en uniforme bleu apparaissaient à différents points, activaient des consoles murales, coordonnaient des mouvements. Au-dessus, la voûte continuait de se faire frapper — et continuait d'encaisser. Pour le moment.

Un homme vint vers eux en courant. Ce n'était pas Danny. C'était un autre Daniel, plus jeune, qui portait un uniforme bleu.

— Vous quatre, il faut rentrer dans le bus.

— Pourquoi ?

— Parce que la Citadelle est attaquée. Ça arrive — pas souvent, mais ça arrive. Nos boucliers tiennent quelques heures. Peut-être vingt-quatre heures, peut-être moins selon l'intensité. Pendant ce temps, nous allons accélérer le travail sur votre clef pour que vous puissiez partir avant que les boucliers ne tombent.

Daniel fronça les sourcils.

— C'est nous qu'on vise ?

— Honnêtement, Monsieur — on ne sait pas. Ça peut être une coïncidence. Ça peut ne pas en être une. Rentrez dans le bus. Préparez-vous à partir. Si vous avez des affaires en ville, oubliez-les.

Il repartit aussitôt.

Daniel resta un moment immobile à regarder la voûte. Lara vint à côté de lui. Gabriel aussi.

— Daniel.

— Oui.

— C'est nous qu'ils visent.

— Je sais.

Il rentra dans le bus. Les autres le suivirent. Solange s'installa près des vitres avant, d'où elle pouvait surveiller la place. Daniel ouvrit son carnet à une page vierge et commença à noter l'heure précise de chaque frappe importante. Lara reprit son scanner — celui qu'elle avait emporté depuis la base militaire — et reprit ses mesures.

Gabriel, lui, regarda par la vitre arrière.

Danny n'était pas venu. Ça lui semblait bizarre. Si Danny savait que la Citadelle était attaquée à cause d'eux, il aurait dû être là.

Il ne dit rien aux autres. Mais il nota l'absence.

* * *

Cinq heures après le début de l'attaque, Daniel alla vérifier lui-même.

Il sortit du bus, traversa la place — qui s'était un peu vidée — et se dirigea vers l'atelier de Danny. L'attaque continuait au-dessus. La voûte vibrait par secousses. Les éclairs rouges sur la coque étaient plus fréquents, plus intenses. On voyait que les boucliers fatiguaient.

L'atelier de Danny était verrouillé. Une feuille avait été collée sur la porte : Fermé temporairement. Reprise prévue sous peu. Merci de votre patience.

Daniel frappa. Personne ne répondit.

Il alla voir au bureau central de la Citadelle. Un bureau situé dans l'un des bâtiments qui bordaient la place. Il y entra. Un jeune Daniel était à un comptoir.

— Bonjour. Je cherche Danny.

— Danny ?

— Celui qui travaille sur la clef de notre bus. Il m'a dit qu'il serait à son atelier mais il n'y est pas.

Le jeune Daniel tapota quelque chose sur un écran.

— Ah oui, je vois. Danny est en déplacement sur le secteur technique.

— Le secteur technique. C'est où ?

— C'est… en travaux, il y a des contraintes d'accès. Il devrait revenir bientôt. Vous voulez laisser un message ?

— Je veux le voir.

— Je peux prendre votre nom, et dès qu'il revient je lui transmets.

— Il sait déjà comment me trouver.

— Alors je vais… prendre note.

Le jeune Daniel écrivit quelque chose sur son écran. Daniel, en penchant la tête, vit qu'il n'écrivait rien qui ressemblait à un message concret. Juste une série de caractères vides.

— Il va vraiment revenir bientôt ?

— Mais oui, monsieur, bien sûr.

— Vous en êtes sûr ?

Le jeune Daniel leva les yeux. Il avait un regard qui se voulait rassurant mais qui ne l'était pas.

— Oui, monsieur.

Daniel comprit, à la seconde, qu'on lui mentait. Il ne dit rien. Il remercia poliment. Il sortit.

Il rentra au bus en marchant plus vite qu'à l'aller. Il dit aux autres que Danny n'était pas à l'atelier et qu'on lui mentait sur sa localisation.

Lara leva les yeux.

— Où est-il ?

— Ils disent qu'il est dans le secteur technique. Mais ils ont dit ça vite. Comme s'ils récitaient quelque chose. Le gars au bureau ne savait rien. Il jouait la comédie.

Solange, qui observait toujours la place par la vitre, se tourna.

— Jasner. Si votre clef est prête et que Danny n'est pas là pour te la donner, qui te la donnera ?

— Je ne sais pas. Un autre technicien, j'imagine. L'équipe de l'atelier. Il devrait y avoir quelqu'un qui prend le relais.

— Et tu saurais si la clef qu'on te donne, c'est celle qu'a fabriquée Danny, ou une autre ?

Il se tut longtemps.

— Non. Je ne saurais pas.

Silence.

Lara posa son scanner.

— Daniel. Si jamais quelqu'un d'autre que Danny te donne une clef, ne la remercie pas trop vite. Prends-la. Monte dans le bus. Mais observe. Regarde si ce quelqu'un se comporte comme Danny. Regarde comment il te parle. Si quelque chose te paraît étrange, note-le.

Daniel hocha la tête.

— D'accord.

Gabriel, qui était resté silencieux, ajouta :

— Et s'il te semble que ce n'est pas le vrai Danny, ne le lui dis pas. Tu ne feras qu'aggraver. Tu prends la clef, tu souris, tu remercies, tu montes. On gère à distance.

Daniel le regarda.

— Tu es devenu drôlement tactique, toi, en quelques heures.

— Je crois que cette Citadelle m'a appris des choses.

Solange hocha la tête, approbatrice.

— Il a raison, Jasner.

Les frappes continuaient. Les boucliers de la Citadelle tombaient par paliers. À H+90, ils n'en étaient plus qu'à soixante pour cent de leur capacité initiale. À H+94, trente pour cent.

Personne ne vint donner la clef.

À H+95:20, alors que le décompte sur leur propre minuteur approchait des quarante minutes restantes, un homme apparut enfin en courant vers le bus.

* * *

Daniel descendit.

L'homme avait le visage de Danny. Il portait les mêmes vêtements. Il avait le même pas.

Il tenait, dans la main, un petit écrin. Le même écrin que Daniel avait vu, vingt-quatre heures plus tôt, posé sur l'établi de Danny.

— Daniel.

— Danny.

L'homme sourit. Un sourire rapide, un peu tendu.

— Je vous ai cherchés partout. Pardon pour le retard. Ça a été compliqué à finaliser à cause de l'attaque — on a dû stabiliser la clef dans des conditions qu'on n'avait jamais rencontrées. Mais c'est bon, elle est prête. Tenez.

⸺ Pendant ce temps, dans un couloir sous la Citadelle ⸺

Un homme courait. Il avait les vêtements déchirés. Il avait une marque rouge à la tempe qui pouvait être du sang mais qu'on ne voyait pas bien dans la pénombre. Il courait vite, sans bruit, avec cette précision des gens qui connaissent parfaitement le chemin qu'ils prennent.

Il arriva devant une porte. Il la força d'un coup d'épaule — elle céda plus facilement qu'elle n'aurait dû, comme si elle était déjà à demi descellée. Il entra dans un atelier qu'il reconnut instantanément. Le sien.

Il alla droit vers l'établi principal. Il passa la main derrière la rangée d'outils. Il sortit un petit écrin rembourré. Il l'ouvrit juste un instant pour vérifier — la clef était dedans, intacte. Il le referma. Il le glissa dans sa poche intérieure.

Il jura entre ses dents. Il savait qu'il avait peu de temps. Peut-être trop peu. Il repartit en courant.

⸺ Sur la place ⸺

Daniel tendit la main. Il prit l'écrin que l'autre Danny lui tendait.

Il l'observa. Il chercha, comme Lara le lui avait demandé, les détails qui pourraient trahir quelque chose.

— Merci, Danny.

L'autre Danny sourit encore. Il hocha la tête. Il dit :

— De rien. Allez-y. Le temps presse. Bonne route.

Le mot bonne et le mot route sortirent d'une voix très légèrement plus formelle que celle que Daniel avait entendue pendant les trois jours précédents. Plus distante. Plus lisse. Il y avait aussi, dans le bonne route, quelque chose qui ressemblait à un au revoir d'étranger. Pas le bon vent fraternel que le vrai Danny aurait probablement utilisé.

Daniel hésita une demi-seconde.

Puis il pensa à Gabriel : prends la clef, souris, remercie, monte. Il exécuta.

— D'accord. Merci encore.

L'autre Danny sourit. Il tourna les talons. Il s'éloigna vers un couloir latéral, à pas mesurés, satisfait.

Daniel le regarda s'éloigner une seconde de trop, puis remonta dans le bus.

⸺ Dans le couloir sous la Citadelle ⸺

L'homme qui courait arriva devant un mur. Il s'arrêta, le souffle court. Il passa une main sur un capteur discret. Un panneau s'ouvrit. Derrière, une petite pièce — une sorte de cabine de communication d'urgence. Il entra. Il referma derrière lui.

Il alluma une console. Il entra un code. Il attendit.

Il leva les yeux vers le plafond et souffla, comme pour se calmer.

La connexion mit plusieurs secondes à s'établir.

* * *

Dans le bus, Daniel referma la porte. Il monta jusqu'au tableau de bord. Il posa l'écrin à côté du minuteur. Il l'ouvrit.

La clef était là — un petit objet en forme d'œuf, lisse, argenté, qui émettait une faible lumière interne.

Les trois autres le regardaient.

— Alors ? demanda Solange.

Daniel parla à voix basse. On aurait dit qu'il avait peur d'être entendu, même dans le bus.

— Je ne suis pas sûr que c'était le vrai Danny.

— Quoi ?

— Quelque chose m'a paru bizarre à la fin. Il m'a dit bonne route. Le Danny que je connais, il ne dit pas ça comme ça. Il était aussi plus distant. Plus froid. C'est une impression. Je n'ai pas de preuve.

Gabriel et Lara s'approchèrent. Lara prit la clef. Elle l'examina. Elle la secoua légèrement près de son oreille. Elle la reposa.

— Elle a l'air normale.

— Ça ne veut rien dire, dit Daniel.

— Je sais.

Solange prit la parole.

— Écoutez. On n'a pas d'autre option. Le minuteur va bientôt à zéro. Si on ne met pas cette clef, on saute sans clef, ce qui est peut-être encore pire. Et si on reste, on est cuits dans cette Citadelle qui s'effondre sous nos têtes.

Daniel hocha la tête.

— D'accord.

Lara plaça la clef au-dessus du minuteur. Le petit objet glissa dans son logement avec une précision qui confirmait qu'il avait été conçu pour cela. Le minuteur cligna une fois. Reprit.

— Combien de temps ? demanda Solange.

— Onze minutes.

— D'accord. On attend. On se tient.

Ils attendirent.

Pendant dix minutes, personne ne parla. Ils écoutaient les frappes au-dessus qui s'intensifiaient encore. Ils écoutaient leur propre respiration. Gabriel avait une main sur le dossier de l'assise la plus proche. Lara tenait son scanner. Solange regardait par la vitre avant, attentive au moindre mouvement sur la place.

À une minute du saut, Gabriel murmura :

— J'aurais aimé dire au revoir à Danny. Au vrai.

Daniel hocha la tête.

— Moi aussi.

Lara dit, doucement :

— Peut-être qu'on aura l'occasion.

Solange dit, plus bas encore :

— Peut-être.

Le tableau de bord se mit à briller de la lueur bleue caractéristique. La clef, dans son logement, brilla à son tour.

Le pare-brise se fissura de lumière.

Le bus disparut.

* * *

L'arrivée fut douce.

Trop douce. Presque suspecte dans sa douceur. Le bus se matérialisa dans un silence complet, sans crissement, sans impact. Le sable sous les roues était d'un blanc cassé, presque rose. Devant le pare-brise s'étendait une plage immense — la même plage, peut-être, où ils s'étaient arrêtés entre deux sauts dans le monde précédent, ou une plage parente, très proche, qui commençait à faire partie d'un décor récurrent.

La mer était calme. Le ciel, d'un bleu très pâle. Il était difficile de dire si c'était le matin ou le soir — la lumière était indécise.

Ils restèrent tous les quatre dans le bus. Personne ne descendit. Personne ne dit rien pendant presque une minute entière.

Puis, au milieu du bus, l'air se mit à trembler.

Un voile lumineux se matérialisa, comme une projection ancienne de mauvaise qualité — des interférences, des pixels qui se réorganisaient lentement. Peu à peu, la forme se précisa. Un homme, debout, de taille réelle. Son image flottait à un centimètre au-dessus du sol. Elle n'était pas totalement stable. Par moments, elle vacillait, et on voyait à travers lui.

Danny.

Le vrai Danny. Ils le comprirent instantanément, sans avoir besoin d'une preuve. Il y avait, dans la tenue de ses épaules, dans ses yeux, dans la manière dont il leur souriait avec épuisement, une vérité qui ne trompait pas.

Il parla. Sa voix arrivait avec un léger décalage, comme si le son suivait l'image de quelques millisecondes.

— Hello, c'est moi. Le vrai Danny. Je suis désolé.

Daniel se leva. Il s'avança vers l'hologramme.

— Danny.

— Écoute-moi. Je n'ai pas beaucoup de temps. La connexion ne va pas tenir longtemps et je ne pourrai probablement pas la rétablir.

Il respira. Il avait l'air essoufflé, même à travers l'hologramme.

— Désormais, vos sauts seront encore plus aléatoires. Je suis désolé. Le conseil m'a piégé. Ils ont interverti la clef que j'avais préparée avec une autre, fabriquée par leurs soins, sans me demander mon avis. La clef que vous portez dans votre minuteur n'est pas celle que j'avais prévue. Je ne sais pas exactement ce qu'ils ont mis à la place. Je ne sais pas ce que ça va donner. Tout ce que je peux vous dire, c'est que votre parcours va devenir plus chaotique. Les destinations seront moins prévisibles qu'elles ne l'auraient été avec la mienne.

Il regarda brièvement sur le côté. Quelqu'un, hors champ, devait être à côté de lui. Il hocha légèrement la tête. Puis il revint vers eux.

— Vous ne pourrez plus revenir ici. La Citadelle, ce conseil, ce n'est plus une option pour vous. Je suis désolé. Tout ce que je peux vous dire encore, c'est que ces soi-disant météorites qui tombaient sur votre première base, elles vont cesser. On a essayé de vous poursuivre. Mais on va perdre votre trace maintenant.

Daniel cligna des yeux.

— De nous poursuivre ?

Danny eut un sourire amer.

— Tu ne crois pas que tout cela est dû au hasard, quand même ?

Daniel se tourna très lentement vers Gabriel. Gabriel était debout à côté de lui, une main contre la cloison.

— Je te l'avais dit, Gabriel. C'est trop beau pour être du hasard.

Gabriel hocha la tête. Puis il regarda l'hologramme.

— Qui est derrière tout ça ?

Solange, restée à l'arrière, répondit avant même Danny.

— C'est pas aujourd'hui qu'on aura la réponse, en tout cas.

Danny sourit. Un sourire triste, rapide, plein de regret.

— La connexion va couper. En tout cas, vous êtes reliés à tout ça. À vous de chercher le…

L'hologramme cligna une fois.

Se fragmenta.

Disparut.

Le silence revint dans le bus.

Gabriel tourna la tête vers les autres.

— Le quoi ?

Personne ne répondit.

Il regarda Daniel. Daniel regardait l'endroit où Danny venait de disparaître, les lèvres serrées. Lara, elle, avait déjà sorti son carnet et écrivait — les derniers mots entendus, la position de Danny dans l'image, le ton de sa voix quand il avait regardé sur le côté.

Solange n'écrivait rien. Elle ne regardait plus les autres non plus. Elle regardait la mer, par la vitre avant, d'une manière qu'elle n'avait jamais eue auparavant.

Dehors, les vagues continuaient à se déposer lentement sur le sable.

Personne ne descendit.

Au-dehors du bus, très loin du bus, comme si une caméra invisible reculait — lentement, puis de plus en plus vite —, l'image s'élargissait. Le bus devenait un petit rectangle bleu et blanc posé sur la plage. La plage elle-même n'était qu'une longue bande claire bordant une mer immense. Et au-dessus d'eux, un ciel qui commençait à passer à la nuit. Les premières étoiles apparaissaient.

Le bus, sur le sable, immobile.

Quatre silhouettes à l'intérieur. Inconnues, dans un monde qu'elles ne connaissaient pas encore, avec une clef qui n'était pas la leur et une question qui finissait mal.

— FIN DE L'ÉPISODE 3 —