Gabriel tenait encore la poignée de la porte. Ses doigts étaient froids. Il ne savait pas depuis combien de secondes il était immobile dans cette position — peut-être deux, peut-être dix. La voix qu'il venait d'entendre flottait encore dans l'air, comme une chose qui n'aurait pas dû exister, et qui pourtant occupait maintenant tout l'espace autour du bus.
De quel monde vous venez pour atterrir ici ?
Il tourna la tête une fraction de seconde vers Daniel. Daniel n'avait pas bougé non plus. Il était à demi accroupi entre deux sièges, ses lunettes légèrement de travers, son visage complètement vidé de sa couleur. Il fit un signe à Gabriel — un signe minuscule, presque imperceptible. Vas-y. On n'a pas le choix.
Gabriel poussa la porte.
L'air du dehors entra d'un coup. Un air sec, brûlant, qui sentait la poussière chaude et la poudre. Très différent de l'air doux et neutre du monde vidé qu'ils venaient de quitter. Très différent aussi de la fraîcheur humide du monde de Chloé. Cette fois, c'était un air vivant — vivant et hostile. Un air qui leur disait qu'on n'était pas chez soi ici.
Gabriel descendit les marches lentement, mains levées au-dessus de sa tête, paumes ouvertes. Le soleil l'aveugla. Il plissa les yeux. Quand sa vision revint, il vit autour de lui une quinzaine de soldats en arc de cercle, armes pointées sur lui. Au centre, à une dizaine de mètres du bus, une silhouette droite. Bottes plantées dans le bitume. Bras le long du corps. Une main ouverte, l'autre près de l'arme à la ceinture mais sans l'avoir saisie. Une posture qui ne disait pas la peur. Qui ne disait même pas la menace. Qui disait juste : je suis là, je décide ici, et vous n'avez aucun moyen de discuter.
Gabriel n'arrivait pas encore à bien voir le visage. Le contre-jour mangeait les traits. Mais il vit le galon sur l'épaule. Et la coupe de cheveux courte, presque rasée à l'arrière. Et la façon dont les soldats autour avaient légèrement reculé d'un pas en sa présence — pas de peur, pas non plus de respect performé. Une déférence simple, automatique, celle qu'on a pour quelqu'un dont on n'a pas à se demander si on doit lui obéir.
Daniel descendit derrière lui, mains levées également.
La silhouette fit deux pas en avant. Le soleil bascula sur son visage.
C'était une femme. Trente-cinq ans peut-être. Visage anguleux, peau hâlée par le soleil et le vent, des yeux gris très clairs qui ne cillaient pas. Une cicatrice fine sur la pommette droite, presque invisible si on ne la cherchait pas. Pas de maquillage. Pas un atome de coquetterie. Mais une beauté nette, sèche, qui n'avait pas besoin qu'on la confirme.
Elle les regarda. Longtemps. Sans rien dire.
Puis, sans quitter Gabriel des yeux, elle parla d'une voix qu'il n'oublierait jamais — basse, calme, sans inflexion :
— À genoux.
Gabriel obéit. Daniel aussi. Le bitume était brûlant sous leurs paumes, sous leurs genoux. Gabriel sentit sa chemise commencer à coller sur son dos.
La femme se tourna vers un homme à sa gauche, plus jeune, casqué.
— Caporal. Vous fouillez le bus. Tout. Sièges, conduits, sous le châssis. Et vous me ramenez tout ce qui ressemble à un objet.
— À vos ordres, commandante.
— Et vous traitez cet objet comme une bombe. Tant qu'on n'a pas d'autres informations.
— Bien, commandante.
Le caporal fit signe à quatre soldats. Ils contournèrent Gabriel et Daniel et grimpèrent dans le bus avec une discipline silencieuse.
La femme baissa les yeux vers les deux hommes à terre.
— Vous deux. Vous me suivez. Sans un mot. Si vous avez quelque chose à dire, vous le direz dans mon bureau. Pas avant. C'est clair ?
Gabriel hocha la tête. Daniel aussi.
Elle ne dit pas merci. Elle ne dit pas bien. Elle se contenta de tourner les talons et de commencer à marcher. Deux soldats encadrèrent Gabriel. Deux autres encadrèrent Daniel. Ils furent relevés sans ménagement, mains menottées dans le dos en quelques gestes nets, et poussés en avant pour suivre la commandante à travers la cour.
Gabriel marchait. Le soleil tapait. Il sentait la sueur lui couler dans le dos. Il fixait la nuque de la femme devant lui — courte, droite, parfaitement immobile malgré le pas. Elle ne regardait pas en arrière. Elle savait qu'on la suivait. Elle n'avait pas besoin de vérifier.
Sur sa veste de treillis, brodé en lettres sobres au-dessus de la poche poitrine, un nom :
ROCHEVAL.
Gabriel ne le savait pas encore — comment l'aurait-il pu — mais il venait, à cette seconde, de croiser la route de la femme qui allait, plus que toute autre, infléchir le reste de sa vie.
* * *
Le bureau de Solange Rocheval n'était pas grand. Une dizaine de mètres carrés, peut-être douze. Murs blanchis à la chaux il y a longtemps, jaunis par le soleil et le tabac d'autres époques. Une fenêtre étroite donnait sur la cour intérieure de la base — on apercevait, à travers les barreaux, le bus arrêté au milieu, encerclé désormais par des soldats qui en avaient sorti toutes les banquettes et les empilaient contre un mur.
Sur le bureau en métal, un ordinateur d'un autre âge. Une lampe articulée. Un cendrier propre, vide, posé là par habitude plus que par usage. Une carte tactique épinglée au mur, recouverte de petites étiquettes magnétiques qui indiquaient des positions dont Gabriel ne comprenait rien. Un mug à café avec écrit dessus, en lettres usées : Reste calme, ferme ta gueule, et continue. Un cadeau de quelqu'un, manifestement. Le mug avait l'air d'avoir vingt ans.
Solange n'était pas dans le bureau. On avait laissé Gabriel et Daniel debout au milieu, mains toujours menottées dans le dos, encadrés par deux soldats silencieux. Quinze minutes. Vingt. Personne ne disait rien. Daniel regardait obstinément le sol. Gabriel essayait de lire la carte sur le mur sans pouvoir bouger la tête.
La porte s'ouvrit. Solange entra. Suivie d'un homme un peu plus jeune qu'elle, en uniforme, qui portait un dossier.
— Détachez-les, dit-elle sans un regard pour les deux civils. Ils ne vont nulle part.
Les soldats obéirent. Gabriel sentit les bracelets s'ouvrir. Il ramena ses bras devant lui en faisant rouler ses épaules. Il avait des marques rouges aux poignets.
Solange s'installa derrière le bureau. L'homme — capitaine, à en croire les galons — se tint debout à sa droite, le dossier sous le bras.
— Asseyez-vous.
Il y avait deux chaises devant le bureau. Gabriel et Daniel s'assirent.
Solange les regarda en silence pendant un long moment. Elle ne souriait pas. Elle ne fronçait pas les sourcils non plus. Elle les observait, simplement, avec une concentration animale qui mettait Gabriel mal à l'aise sans qu'il sache exactement pourquoi.
— Vos noms.
— Gabriel Janvier, dit Gabriel.
— Daniel Jasner, dit Daniel.
— Domiciles.
Ils donnèrent leurs adresses. Le capitaine les nota dans son dossier.
— Bien. Maintenant. Je vais vous poser une question. Une seule. Et la suite de la conversation va dépendre entièrement de la réponse que vous allez me donner. Vous me suivez ?
Ils hochèrent la tête.
— Comment êtes-vous arrivés dans ma cour ?
Daniel ouvrit la bouche. La referma. Il regarda Gabriel. Gabriel regarda Daniel. Ni l'un ni l'autre ne savait par où commencer. Tout ce qu'ils avaient à dire ressemblait à un mensonge. Et tout ce qui ressemblait à un mensonge plausible aurait été un mensonge.
Daniel se lança.
— Commandante. Si je vous dis la vérité, vous allez croire que je me moque de vous.
Solange leva un sourcil. Très légèrement.
— Essayez quand même. Je suis d'humeur curieuse aujourd'hui.
Le ton était plat. Pas ironique. Pas non plus chaleureux. Quelque chose entre les deux, qui laissait toutes les portes ouvertes. Daniel respira.
— Ce matin, à neuf heures dix, dans une autre ville, j'ai pris un bus pour aller à une réunion de financement. Ce monsieur — il désigna Gabriel — se trouvait dans le même bus. Il portait sur lui un objet en bois. Moi, j'avais dans mon sac un appareil expérimental que je transportais pour la première fois. Les deux objets sont entrés en contact. Il y a eu un flash. Et le bus a changé d'endroit. Trois fois de suite. Le dernier endroit, c'est ici.
Solange ne bougea pas. Le capitaine, derrière elle, prenait des notes rapides.
— Quand vous dites changé d'endroit, vous voulez dire ?
— Téléporté. Disparu et réapparu ailleurs. Je ne connais pas de mot exact. Quelque chose comme téléporté, oui. Mais pas dans le même monde.
— Pas dans le même monde.
— Non. Pas dans le même monde.
Solange inclina très légèrement la tête sur le côté. Comme un chien qui essaie de déchiffrer un son inconnu.
— Continuez.
— Le premier endroit, c'était notre ville à nous. Mais vide. Personne dedans. Tout était à sa place mais il n'y avait plus aucun habitant. Le deuxième endroit, c'était une version inversée de notre ville, avec des gens, mais des gens dont on ne connaissait pas la vie. Une femme nous a abordés là-bas. Elle me connaissait. Elle me prenait pour quelqu'un que je ne suis pas. Et puis le bus est reparti, et nous sommes arrivés ici.
Solange laissa passer un silence. Elle regarda Gabriel.
— Vous confirmez ?
— Je confirme.
— Vous n'allez pas me dire autre chose ?
— Non, commandante.
Elle hocha la tête doucement, plusieurs fois, comme quelqu'un qui range mentalement les éléments d'un dossier déjà compliqué.
— Bon. Donc nous avons devant nous deux civils qui sortent d'un bus magique apparu au milieu de ma base par flash bleu, et qui me racontent qu'ils viennent de visiter trois mondes parallèles en moins d'une heure. C'est bien ça, le résumé ?
— C'est… oui, dit Daniel.
— Et ce bus, vous ne le pilotiez pas. Personne ne le pilotait. Il s'est juste mis à sauter d'un endroit à l'autre tout seul, avec vous deux à l'intérieur, parce qu'un objet en bois et un appareil expérimental se sont télescopés.
— Oui.
Solange resta silencieuse. Le capitaine continuait de noter. À un moment, il s'arrêta, leva la tête vers Solange, attendant peut-être un signe, une vanne, une décision. Solange ne lui en donna aucun. Elle continuait de regarder Gabriel et Daniel, calmement, les bras croisés sur son bureau.
Puis elle dit, très neutre :
— Haha.
Pas un rire. Pas une moquerie. Le mot, juste, prononcé comme une note de service. Le capitaine baissa très brièvement les yeux pour cacher le micro-sourire que cette répartie venait de déclencher chez lui, puis se reprit. Manifestement, le haha sec de la commandante était une chose qu'il connaissait depuis longtemps.
Solange se redressa.
— Bon. On va faire ça simplement. Vous allez tous les deux passer un peu de temps dans une cellule pendant que mon équipe scientifique examine votre bus. Si votre histoire tient, on trouvera des éléments pour la confirmer. Si elle ne tient pas, on trouvera autre chose. D'ici là, vous restez sous notre garde. Vous serez nourris, vous serez traités correctement, vous ne serez pas frappés. Mais vous ne sortirez pas. Compris ?
— Compris, dit Gabriel.
— Compris, dit Daniel.
Solange fit signe au capitaine, qui glissa son carnet sous le bras. Les soldats se rapprochèrent pour réinstaller les menottes.
Avant qu'ils ne sortent, Solange leva une dernière fois les yeux. Cette fois, elle regarda Gabriel. Lui seul. Un regard qu'il ne sut pas bien lire — pas hostile, pas chaleureux, juste très précis, comme si elle essayait de déterminer quelque chose qu'elle ne voulait pas formuler à voix haute.
Il soutint le regard. Il ne sut pas pourquoi. Quelque chose, dans lui, refusa de baisser les yeux. Il aurait pourtant été plus simple de baisser les yeux.
Solange détourna le regard la première. Elle n'en fit aucune mention.
— Emmenez-les.
* * *
Quand la porte se referma sur les deux civils et leurs gardes, le capitaine Moreau Nerak resta debout devant le bureau. Il attendait. Il connaissait Solange depuis sept ans. Il savait quand elle voulait qu'on parle, et quand elle voulait qu'on attende. Là, c'était attendre.
Solange se laissa retomber dans son fauteuil. Elle posa les coudes sur le bureau, joignit les mains, et appuya son menton dessus. Pendant peut-être trente secondes, elle ne dit rien. Elle regardait fixement le coin gauche de son ordinateur, sans le voir vraiment.
Puis :
— Nerak.
— Commandante ?
— Trouvez-moi Bréau.
Nerak hésita.
— Bréau est sur Antares. Le ministère l'a bloqué pour six semaines.
— Je m'en tape du ministère. Dégagez-le. J'ai un bus qui apparaît par flash bleu au milieu de ma cour, deux civils à l'intérieur qui racontent n'importe quoi, et des particules qui ne correspondent à rien dans nos bases. Je veux le meilleur.
— Bréau n'est pas disponible.
— Alors Kern.
— Kern est à Moscou depuis lundi.
— Larouvier ?
— En arrêt maladie. Burn-out.
Solange souffla par le nez. Lentement. Elle fixa Nerak quelques secondes, sans rien dire. Nerak soutint son regard parce qu'il savait qu'il fallait le soutenir.
— Nerak. Il doit bien y avoir quelqu'un sur cette putain de base qui a un diplôme et deux neurones à frotter ensemble.
— Il y a… Rivolet.
Solange plissa les yeux.
— Rivolet, c'est qui ça ?
Nerak marqua une hésitation. Il cherchait ses mots.
— C'est une chercheuse civile. Contractuelle, niveau B. Formation biologie, neurosciences. Elle est affectée au bâtiment 14, aile ouest.
— Le bâtiment 14, c'est les archives.
— Pas exactement. Enfin… presque.
Solange attendit.
— Elle fait des recherches… parallèles.
— Parallèles à quoi ?
— Au reste. Elle s'intéresse à… des phénomènes. Non conventionnels. Elle a publié des trucs sur les biais de perception collective, les anomalies de mesure, les…
— Nerak.
— Commandante ?
— Tu me dis qu'on me propose une hystérique qui chasse les fantômes pour analyser mon bus.
— Je vous dis qu'on n'a qu'elle.
Un silence.
Solange regarda l'écran. Une image figée du bus venait d'y apparaître — la capture d'une caméra de surveillance de la cour, prise quelques heures plus tôt. On y voyait la cour vide, un deuxième cliché avec un flash bleu blanc qui mangeait tout, et un troisième cliché où le bus était simplement là, comme s'il y avait toujours été.
— Elle est compétente au moins, Rivolet ?
Nerak hésita.
— Techniquement ? Oui. Elle a son doctorat, elle est reconnue dans son domaine… enfin, dans son vrai domaine. Avant qu'elle se mette à fouiller ailleurs. Certains disent qu'elle est brillante. D'autres disent qu'elle s'est grillée toute seule.
Solange hocha la tête lentement.
— Parfait. Un génie grillé. C'est exactement le niveau d'aide que j'espérais pour cette journée merveilleuse.
Elle se redressa. Claqua la paume sur son bureau.
— Bon. Envoyez-la. Qu'elle se ramène avec son matos et qu'elle m'en fasse un rapport en quarante-huit heures. Un rapport clair, court, militaire. Si elle me sort une théorie sur les extraterrestres ou les fantômes martiens, je la renvoie au bâtiment 14 et je fais un courrier pour qu'on la transfère ailleurs. Compris ?
— Compris, commandante.
Nerak sortit.
Solange resta seule. Elle regarda encore une fois l'écran — le flash bleu, le bus, l'impossible. Elle se passa la main dans les cheveux, lentement, et marmonna pour elle-même, dans un souffle que personne n'entendit :
— Putain de mardi.
* * *
Le quartier disciplinaire de la base était au sous-sol du bâtiment trois. On y descendait par un escalier en béton, derrière une porte blindée que deux soldats gardaient en permanence. Six cellules en tout. Quatre étaient vides. On installa Gabriel dans la deuxième en partant de l'entrée. Daniel dans la troisième, juste en face, séparé par un couloir étroit aux dalles grises. Ils pouvaient se voir à travers les barreaux. Ils pouvaient se parler à voix basse sans que les gardes, postés en haut de l'escalier, n'entendent rien.
Chaque cellule contenait un lit de camp avec une couverture militaire pliée au pied, un tabouret, un petit lavabo en inox, une cuvette de toilettes sans cuvette de bois. Le sol était en béton lisse. Une ampoule nue pendait au plafond, derrière une grille de protection. La lumière était jaune, faible, sans variation. Pas de fenêtre. Pas de notion d'heure. On savait qu'on était au matin parce qu'on s'en souvenait — pas parce qu'on pouvait le vérifier.
Quand la porte blindée se referma là-haut, le silence devint épais.
Gabriel s'assit sur le lit de camp. Il regarda ses mains. Il y avait encore les marques rouges des menottes aux poignets. Il les frotta machinalement. Daniel, en face, faisait à peu près la même chose. Ils ne parlèrent pas tout de suite. Ils écoutèrent la respiration l'un de l'autre.
Au bout d'un moment, Daniel chuchota :
— Tu vas bien ?
Gabriel hocha la tête.
— Et toi ?
— Ouais. Enfin. Je crois.
Un silence.
— Daniel ?
— Oui.
— On est dans une base militaire.
— Oui.
— Pas la nôtre.
— Non.
— Et la commandante ne va pas nous laisser sortir.
— Je ne pense pas, non.
Gabriel s'allongea. Le lit de camp grinça. Il regarda l'ampoule au plafond.
— Combien de temps tu crois qu'on a ?
Daniel mit un moment à répondre. Quand il l'avait quitté, le minuteur sur le tableau de bord du bus affichait un nombre auquel il avait à peine fait attention sur le coup. Il avait été trop sonné par la chute, par la lumière, par les soldats. Mais l'image était restée gravée. Il avait une mémoire visuelle précise. Quand il fermait les yeux, il revoyait le cadran.
— Quatre-vingt-seize heures.
— Quoi ?
— Le minuteur. Il affichait quatre-vingt-seize heures quand on est arrivés. Quatre jours, Gabriel. On a quatre jours dans ce monde-ci.
Gabriel mit du temps à digérer le chiffre.
— C'est… long.
— Plus long que les deux premiers en tout cas. Le premier, c'était combien — vingt minutes ? Le deuxième, quelques minutes seulement. Là on passe à quatre-vingt-seize heures. Soit le minuteur a une logique de durée variable selon le monde, soit le minuteur sait qu'on a quelque chose à faire ici qui prend du temps.
— Tu penses qu'il sait des trucs, le minuteur ?
Daniel marqua une pause. Il chercha sa propre réponse. Il était, à ce moment-là, assis sur le sol contre le mur, les genoux remontés, le dos voûté. Il avait l'air encore plus fatigué qu'à leur descente du bus.
— Je ne sais pas. Mais je sais que tout ça n'est pas un hasard. Et donc, oui, peut-être que le minuteur sait des choses. Ou peut-être que ceux qui l'ont fabriqué savent des choses, et que le minuteur fait ce qu'on l'a programmé à faire.
— Ceux qui l'ont fabriqué.
— Oui.
Gabriel se tourna sur le côté, face aux barreaux. Il pouvait voir Daniel à travers le couloir, dans la pose un peu cassée d'un homme qui essaie de tenir.
— Daniel.
— Oui.
— On est en train de devenir fous, ou c'est vraiment en train de nous arriver ?
Daniel eut un petit rire silencieux. Pas un vrai rire. Plus un mouvement d'épaules.
— Je me pose la même question depuis ce matin. J'ai pas encore de réponse claire.
Un silence.
— Gabriel.
— Oui.
— Qu'est-ce que tu ferais, là, maintenant, si on n'était pas dans une cellule ?
Gabriel ferma les yeux. Il essaya de se le représenter. Sa cuisine. Son canapé. La fenêtre.
— Je serais en train de répondre à des mails. Je préparerais un document pour la newsletter de décembre. Je penserais à ce que je vais manger ce soir. Je me dirais que la semaine prochaine je proposerais un verre à Elisa parce que je l'ai trop peu vue.
Il rouvrit les yeux.
— Et toi ?
Daniel sourit. Tout petit sourire. Sans joie. Sans tristesse non plus.
— Je serais en train de défendre mon budget devant un comité. À cette heure-ci, normalement, j'en serais à la moitié. J'aurais répondu à trois ou quatre questions. Je commencerais à sentir que ça passe. Je penserais déjà à ce que je dirais à mon directeur de recherche en sortant de la salle.
Il regarda le plafond.
— Au lieu de quoi me voilà dans une cellule sous une base militaire dans un monde qui n'est pas le mien.
— Y a pire, dit Gabriel.
Daniel tourna la tête.
— Ah ?
Gabriel haussa les épaules.
— Je sais pas. Je cherche. Mais y a forcément pire.
Daniel rit pour de vrai cette fois. Un petit rire bref, qui résonna doucement entre les murs en béton.
— Pourquoi pas, dit-il. Pourquoi pas un bus qui vole, avec des enfants à l'intérieur.
Gabriel fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Rien. Laisse tomber.
Un silence.
Daniel n'expliqua pas. Gabriel ne demanda pas plus. La référence flottait entre eux, incomprise, et tomba doucement entre les barreaux des deux cellules pour s'éteindre toute seule au sol. Daniel s'en moqua intérieurement. C'était souvent comme ça avec ses références. Personne ne les recevait jamais.
Il s'allongea à son tour sur son lit de camp.
— Bon. Quatre-vingt-seize heures. Essayons de pas devenir totalement fous d'ici là.
— D'accord, dit Gabriel.
Et l'ampoule jaune continua à éclairer faiblement le couloir sans fenêtre, dans le silence épais d'un sous-sol où plus personne ne savait ce qui se passait au-dessus.
Le bâtiment 14, dans le secteur ouest de la base, n'avait jamais été conçu pour la recherche. À l'origine c'était un entrepôt de matériel, transformé dans les années quatre-vingt-dix en annexe administrative. On y avait installé des bureaux contre les murs, on y avait tiré des câbles électriques au plafond, on y avait posé des néons qui grésillaient quand on les allumait. Et puis, à mesure que les années passaient, on y avait casé tout ce que l'armée ne savait pas exactement où mettre — des dossiers en attente d'archivage, des projets gelés, deux ou trois chercheurs civils dont la hiérarchie n'arrivait pas à décider s'ils méritaient un vrai bureau ou non.
Lara Rivolet faisait partie de la troisième catégorie.
Elle avait son bureau au fond de l'aile ouest, juste avant le local technique. Une porte sans étiquette. Pas de plaque, pas de nom. Si on cherchait Rivolet, il fallait demander à quelqu'un. Et la plupart du temps, le quelqu'un en question répondait qui ça ? avant de se souvenir.
À l'intérieur, douze mètres carrés. Une fenêtre étroite qui donnait sur un mur en parpaings. Un bureau bricolé à partir de deux tréteaux et d'une planche. Une chaise de bureau d'occasion, trop basse, qu'elle n'avait jamais pris la peine de remplacer. Une étagère métallique le long d'un mur, recouverte de classeurs, de revues scientifiques, de boîtes étiquetées au feutre. Au-dessus du bureau, une carte du ciel nocturne hémisphère nord, punaisée. Sur le bureau, un ordinateur portable, un cahier ouvert couvert d'écriture petite et serrée, et un cadre.
Le cadre était en bois clair. À l'intérieur, une photo. Un jeune homme d'une vingtaine d'années, brun, en t-shirt, debout devant un téléphérique de montagne. Il souriait. Il avait les yeux plissés à cause du soleil. Au dos du cadre, sans qu'on puisse le voir : Florent. Été 2017. Dernier voyage avant.
Lara était assise devant son ordinateur. Elle relisait une note de service qu'elle avait reçue par mail trois minutes plus tôt, et qu'elle n'arrivait pas à comprendre tout à fait.
Mme Rivolet, vous êtes affectée immédiatement à l'examen scientifique du véhicule retenu en hangar nord, secteur sécurisé. Délai de rapport : 48h. Format militaire. Référent : capitaine Nerak. Présentez-vous au sas est dans l'heure. Cette mission est prioritaire.
Elle relut une troisième fois. Elle haussa un sourcil.
Cela faisait neuf mois qu'on ne l'avait pas affectée à quoi que ce soit de prioritaire. La dernière mission qu'on lui avait confiée, c'était un rapport sur les indices de stress thermique chez les rats de laboratoire utilisés par l'unité vétérinaire. Avant ça, un audit des protocoles d'archivage des données neurologiques de la base, qui avait pris six mois et dont elle savait pertinemment qu'il avait été classé sans lecture.
Et là, d'un coup, prioritaire.
Elle se leva. Elle prit le temps de fermer son ordinateur, de ranger son cahier dans le tiroir, de remettre son cardigan sur le dossier de la chaise. Elle attrapa la mallette en cuir qu'elle emmenait toujours sur le terrain — son matos personnel, accumulé pendant des années sur ses propres deniers, parce que la base ne lui en payait plus depuis longtemps. À l'intérieur : un scanner de particules portatif qu'elle avait modifié elle-même, deux capteurs de champ électromagnétique, une caméra thermique, des éprouvettes, des seringues stériles, et un carnet papier vierge.
Elle jeta un dernier regard sur son bureau. La photo de Florent la regardait. Elle effleura le cadre du bout des doigts.
— Je reviens, lui dit-elle à voix basse.
Et elle sortit.
* * *
Le hangar nord était immense. Une nef en charpente métallique, cinquante mètres de long, vingt de large, dix de haut. Conçu à l'origine pour abriter des véhicules de transport lourd. Aujourd'hui à moitié vide. Les murs portaient encore les traces de hangars d'avions qu'il n'était plus depuis longtemps.
Au centre de cet espace, un bus.
Un bus de ville absolument banal, avec ses sièges désormais empilés contre une paroi par les soldats qui l'avaient fouillé, ses vitres légèrement teintées, son numéro de ligne encore affiché à l'avant. Un bus qu'on aurait croisé sans le voir dans n'importe quelle ville de province, et qui semblait, dans cette nef monumentale et stérile, presque incongru. Une chose trop ordinaire dans un endroit trop officiel.
Lara s'arrêta à l'entrée du hangar. Elle posa sa mallette à ses pieds. Elle regarda.
Le bus était cerné par quatre projecteurs portatifs, qui jetaient sur lui une lumière blanche crue, sans ombre. Trois techniciens en combinaison étaient encore en train de plier du matériel — probablement les hommes de la fouille initiale, qui terminaient. Un sergent les supervisait. Quand il vit Lara entrer, il se tourna vers elle, hésita une fraction de seconde, et marcha jusqu'à elle.
— Vous êtes ?
— Lara Rivolet. Bâtiment 14. On m'a demandé de venir.
Le sergent sortit un papier de sa poche, vérifia, hocha la tête. Il avait l'air un peu étonné. Pas méprisant — juste étonné, comme quelqu'un qui s'attendait à autre chose.
— D'accord. Bienvenue. Vous voulez accéder au véhicule directement, ou vous voulez d'abord les images ?
— Les images d'abord.
— Suivez-moi.
Il l'emmena dans un coin du hangar où on avait installé une table pliante, un ordinateur portable, et trois écrans. Il lui tendit un casque audio, lui montra les fichiers.
— On vous a tout préparé. Vidéos des trois caméras de surveillance qui couvraient la cour hier soir au moment de l'événement. Les trois angles, c'est dans ce dossier. Premier rapport des fouilles, dans celui-là. On a relevé toutes les empreintes. On a passé un compteur Geiger. On a sorti tout ce qui pouvait être démontable. On vous laisse l'examen approfondi du véhicule lui-même. Vous avez un fond de café ?
— Non merci.
— Bon courage.
Il s'éloigna.
Lara s'installa. Elle ouvrit le premier fichier vidéo. Une caméra en hauteur, fixée sur l'angle nord-est de la cour. L'image était granuleuse, en noir et blanc, datée du timecode 04:17:32 du matin précédent. La cour était vide. Un projecteur unique éclairait le sol. On voyait passer un soldat de garde au loin, qui marchait lentement, fusil en bandoulière.
Pendant deux minutes : rien.
Puis, à 04:19:48 précisément — Lara mit la vidéo sur pause une fraction de seconde avant — un flash. Pas un éclair de lumière classique. Quelque chose de plus dense, de plus structuré. Bleu, même en noir et blanc on devinait que c'était bleu. Une expansion sphérique d'environ quatre mètres de diamètre, qui dura une fraction de seconde.
Et après le flash : le bus. À sa place. Comme s'il y avait toujours été.
Lara remit la vidéo en arrière. La regarda à vitesse normale. Puis au ralenti. Puis image par image. Le flash apparaissait sur deux images seulement. Une image avant, la cour était vide. Une image après le flash, le bus était là.
Ce n'était pas une apparition progressive. Ce n'était pas un atterrissage. C'était une substitution. Le vide avait été remplacé par le bus.
Elle sentit son cœur se mettre à battre un peu plus vite.
Elle ouvrit la deuxième vidéo. Caméra côté ouest. Même événement, autre angle. Mêmes deux images. Même substitution. Même rien-puis-bus.
Troisième vidéo. Caméra de plafond du hangar adjacent, qui captait la cour de loin par une porte ouverte. Trop loin pour bien voir, mais le flash bleu y apparaissait quand même — un point blanc compact, instantané.
Elle resta immobile un long moment, les écouteurs sur les oreilles, à fixer l'image figée du bus à sa nouvelle place.
Puis elle se leva.
Elle prit sa mallette. Elle marcha vers le bus.
Les techniciens étaient partis. Le sergent aussi. Il ne restait qu'un soldat de garde à l'entrée du hangar, qui la regarda avancer sans bouger. Lara monta dans le bus.
À l'intérieur, l'odeur familière du caoutchouc, du métal chaud, du tissu un peu fatigué. Les sièges manquaient. Le sol était nu. Le tableau de bord était intact, mais surmonté d'un objet qu'aucun bus de ville ne devrait jamais avoir.
Un cylindre, mi-métal mi-bois, fusionné dans un mariage que Lara reconnut immédiatement comme physiquement impossible. Et au centre, un écran numérique, qui affichait calmement un décompte :
91 : 14 : 22
Quatre-vingt-onze heures, quatorze minutes, vingt-deux secondes.
Lara fixa l'écran un moment. Puis elle posa sa mallette à terre, sortit son scanner de particules, et le passa lentement le long du tableau de bord.
Le scanner émit un petit bip très court.
Elle s'arrêta. Elle regarda l'affichage du scanner.
Et là, pour la première fois depuis très longtemps, son visage exprima quelque chose qui ressemblait à de la joie.
— Eh bien. Bonjour, vous.
* * *
Lara passa sa première nuit dans le hangar.
Elle n'avait demandé l'autorisation à personne. Elle avait simplement, à un moment donné, compris qu'elle ne pouvait pas partir. Qu'elle ne voulait pas partir. Que ce qu'elle avait sous la main, là, dans ce bus, c'était la chose la plus importante qu'elle ait jamais touchée de sa vie de chercheuse, et qu'aucune logique humaine ne pouvait justifier qu'elle aille dormir chez elle pendant que cette chose attendait dans un hangar à un kilomètre de là.
Elle s'était installée un coin à l'avant du bus. Elle avait demandé au soldat de garde un sac de couchage de l'intendance — il lui en avait apporté un, sans poser de question. Elle avait posé sa mallette ouverte par terre, avec son matériel rangé en arc de cercle autour d'elle. Elle avait son cahier sur les genoux, un crayon entre les dents quand elle avait les mains occupées.
Et elle travaillait.
Le scanner révélait, dans tout le bus mais concentrées autour du tableau de bord, des particules qui ne correspondaient à rien dans ses bases de données. Des particules cohérentes, c'est-à-dire qui formaient des motifs structurés — pas un bruit aléatoire, pas une contamination naturelle. Quelque chose qui avait été émis, avec une intention, par un mécanisme. Lara n'avait jamais vu ça. Personne, à sa connaissance, n'avait jamais vu ça.
Elle prélevait, mesurait, photographiait, prenait des notes. Elle ne mangeait pas. Elle ne buvait que l'eau d'une gourde qu'elle avait emportée. À deux heures du matin, elle s'autorisa un thermos de café que le soldat de garde lui apporta sans qu'elle le demande — elle avait du l'avoir l'air assez épuisée pour que le gars prenne l'initiative.
À trois heures vingt, elle nota dans son cahier :
Hypothèse 1 : les particules sont la signature d'un mode de propulsion non répertorié. Hypothèse 2 : les particules sont un résidu de transition entre deux états spatiaux. Hypothèse 3 : les particules sont les indicateurs d'une présence — quelque chose qui aurait voyagé avec le véhicule, ou quelque chose qui aurait voyagé À TRAVERS le véhicule.
Elle relut la troisième hypothèse, et l'entoura d'un trait au crayon.
À onze heures quarante-deux du matin suivant — elle ne dormait pas encore, elle allait sur vingt-six heures sans sommeil — elle était assise par terre devant le tableau de bord. Elle calibrait un nouveau capteur. Le minuteur affichait à ce moment-là 74 : 08 : 11.
À onze heures quarante-deux exactement, l'écran cligna.
Pas une coupure de courant. Pas une fluctuation. Un clignement, court, net, comme on clignerait des yeux. L'affichage disparut une fraction de seconde, et revint identique, comme si rien ne s'était passé.
Lara se figea.
Elle attendit. Sans bouger. Le crayon en suspens.
Elle compta jusqu'à soixante. Rien. Jusqu'à trois cents. Rien.
Elle nota dans son cahier, avec une écriture plus serrée que d'habitude, comme si elle avait peur d'être entendue par le cahier lui-même :
11h42. Anomalie sur l'écran du minuteur. Durée : 0,4 seconde. Non reproductible dans les cinq minutes qui suivent. Aucune cause identifiée. Pas de variation thermique, pas de variation de champ électromagnétique au moment du clignement. Comme si l'appareil avait, l'espace d'une fraction de seconde, regardé.
Elle resta là, le crayon en main, à fixer l'écran qui affichait paisiblement son décompte.
Quatre-vingt-quatorze heures restantes.
Elle était seule dans le hangar avec une chose qui, peut-être, l'avait vue.
Et bizarrement, elle n'eut pas peur.
Elle eut, au contraire, un petit sourire au coin des lèvres.
— Bonjour, répéta-t-elle à voix basse, pour personne et pour quelque chose à la fois.
Puis elle se remit au travail.
Le deuxième jour, Gabriel et Daniel avaient pris leurs repères dans la cellule. Ils savaient à peu près quand venait le repas — un sandwich sec et une gourde d'eau le matin, une assiette chaude le soir, apportés par un soldat différent à chaque fois et qui ne disait jamais un mot. Ils savaient que les gardes changeaient toutes les six heures. Ils savaient que personne ne viendrait les chercher pour autre chose qu'un nouvel interrogatoire — et que, pour l'instant, on ne semblait pas pressé de leur en faire passer un.
Gabriel avait dormi par épisodes. Trois ou quatre heures d'affilée, puis un éveil brutal, puis une heure ou deux, puis encore un sommeil. Il avait perdu toute notion du temps réel. Quand il demandait à Daniel l'heure qu'il pensait qu'il était, Daniel haussait les épaules — il avait renoncé à compter, lui aussi.
Daniel, en face, avait passé une bonne partie de ses heures éveillées à parler tout seul. Pas vraiment à voix haute — un murmure, plutôt, quelque chose entre la pensée et la parole. Il reformulait des hypothèses. Il faisait des dessins du bout du doigt sur le sol en béton, qui s'effaçaient aussitôt. Gabriel le laissait faire. C'était sa façon à lui de ne pas perdre la tête.
Au milieu de la deuxième journée, Daniel s'arrêta de murmurer. Il appela :
— Gabriel.
— Oui.
— Je crois que j'ai compris quelque chose.
Gabriel se redressa sur son lit de camp.
— Vas-y.
— Mondes parallèles. C'est la base. On est d'accord là-dessus depuis hier. Mais ce qui me manquait, c'était un sens. Pourquoi ces mondes en particulier ? Pourquoi le bus va là plutôt qu'ailleurs ? Pourquoi un monde vide, pourquoi un monde miroir, pourquoi une base militaire ?
— Et tu as une réponse ?
— Une intuition. Je crois que ce n'est pas aléatoire. Je crois que les mondes où on atterrit sont choisis. Pas par nous — par quelque chose. Par celui qui a fabriqué l'objet de ton amie, par celui qui a financé mon appareil. Quelqu'un qui veut qu'on voie certaines choses, dans un certain ordre.
— Pourquoi ?
— Pour qu'on apprenne. Ou pour qu'on serve. Je ne sais pas encore.
Gabriel y réfléchit. L'idée le mit mal à l'aise — mais d'un mal-être un peu plus grand que la simple peur. Quelque chose comme un vertige existentiel. L'idée de ne plus appartenir tout à fait à sa propre vie. L'idée d'être un personnage dans une histoire qu'un autre écrivait.
— Daniel.
— Oui.
— Tu penses qu'Elisa savait ?
Daniel mit du temps à répondre. Il revoyait dans sa tête tout ce que Gabriel lui avait dit la veille à propos de la jeune femme. La hésitation au moment de raconter le voyage au Maroc. Le savoir sans savoir. Le poids qu'elle avait ressenti après son départ, là, debout sur le trottoir.
— Je pense qu'elle savait sans savoir. Ce qui est encore pire que de savoir.
Gabriel garda le silence.
Il avait la sensation, depuis quelques heures, qu'Elisa était devenue — sans qu'il ait jamais vraiment compris quand le basculement avait eu lieu — une figure énigmatique de sa propre vie. Une amie d'enfance qu'il croyait connaître mieux que quiconque, et qui s'était transformée en l'espace d'une matinée en un personnage dont il ne maîtrisait plus le sens. Cela le rendait triste, et un peu inquiet pour elle. Si elle avait su sans savoir, alors elle était peut-être, à cette heure-ci, en train de souffrir quelque part, sans comprendre pourquoi. Et lui, enfermé dans une cellule trois mondes plus loin, ne pouvait rien faire.
— Tu crois qu'on les reverra ? demanda-t-il après un long moment.
Daniel comprit qu'il parlait de leurs vies d'avant. Pas d'Elisa en particulier — mais de tout. La ville. Le matin. La routine. Les visages familiers.
— Je ne sais pas, Gabriel.
— Si on doit jamais les revoir.
Daniel ne répondit pas tout de suite. Il avait, pour la première fois depuis le début de cette aventure, l'impression nette de prononcer une phrase qui pouvait être très importante plus tard.
— Gabriel. Je ne sais pas si on rentrera. Mais je sais qu'on est encore en vie. Et qu'on est deux. Et qu'on a un bus, qui marche, et qui a un minuteur. Tant qu'on a ça, on peut continuer. Et tant qu'on continue, on a une chance de comprendre.
Gabriel hocha la tête lentement, dans son coin, sans répondre.
Une heure plus tard, on vint chercher Daniel pour un nouvel interrogatoire. Gabriel le regarda partir à travers les barreaux. Daniel lui adressa, depuis le couloir, un petit signe de la main avant que la porte blindée du haut de l'escalier ne se referme.
Gabriel resta seul, pour la première fois depuis presque quarante-huit heures.
* * *
Pendant les quarante-huit heures qui suivirent sa première nuit, Lara ne quitta pas le hangar plus de dix minutes d'affilée. Elle sortit deux fois pour aller aux toilettes. Une fois pour prendre l'air et reprendre sa respiration parce qu'elle commençait à voir des points lumineux. Elle dormit en deux blocs de trois heures, chacun sur son sac de couchage à l'avant du bus, le front appuyé contre la cloison du chauffeur.
Elle découvrit, méthodiquement, choses sur choses :
Que les particules cohérentes étaient présentes partout dans le bus, mais à des concentrations très inégales. Le maximum se trouvait à l'intérieur même du minuteur — naturellement. Mais il y avait aussi des concentrations élevées sur la barre verticale au milieu de l'allée, et sur la quatrième rangée de droite, là où elle reconstitua plus tard que Gabriel devait s'être assis. Comme si lui-même avait absorbé quelque chose. Comme s'il était devenu, sans le savoir, un peu perméable à ces particules.
Que le métal du tableau de bord, dans la zone où le minuteur s'était fusionné, n'était plus tout à fait du métal. Au scanner moléculaire, les liaisons atomiques étaient légèrement décalées — comme si la matière avait été brièvement déstructurée, puis remise en place sans que toutes les liaisons soient revenues à leur position initiale. Cela n'avait aucun équivalent dans la métallurgie connue. Cela aurait dû rendre le métal cassant. Il était au contraire plus dur.
Que le bois du minuteur — la moitié bois — n'était pas un bois identifiable. Au microscope, les fibres présentaient une organisation cellulaire qui ne correspondait à aucun arbre connu. Ni à un arbre humanisé, génétiquement modifié — non. Quelque chose de plus radical. Un bois qui aurait poussé selon une logique de ramification différente. Comme si l'arbre dont il venait n'avait pas grandi vers le haut en cherchant la lumière, mais selon un autre principe.
Et puis, à plusieurs reprises, des micro-anomalies sur l'écran du minuteur.
Le clignement de 11h42 du premier jour ne s'était pas reproduit immédiatement. Mais il y en eut un autre à 19h08 le même soir. Puis un troisième le lendemain matin à 06h33. Puis un quatrième à 14h11. Toujours la même durée — exactement quatre dixièmes de seconde. Toujours sans cause identifiable. Toujours non reproductible immédiatement.
Lara nota chaque occurrence. Elle commença à chercher un motif dans les heures. Premier clignement à 11h42, deuxième à 19h08, écart de 7h26. Deuxième à 19h08, troisième à 06h33, écart de 11h25. Troisième à 06h33, quatrième à 14h11, écart de 7h38. Pas de pattern régulier évident. Elle nota quand même tous les écarts. Si motif il y avait, elle finirait par le voir.
Elle dormit trois heures. Elle reprit.
Au matin du troisième jour — pour Gabriel et Daniel, c'était le troisième jour de cellule ; pour Lara, c'était son cinquante-deuxième heure de présence dans le hangar — elle eut pour la première fois la sensation que le minuteur, en plus de cligner, l'*observait*. Pas une sensation rationnelle. Pas une preuve. Juste cette impression sourde, presque animale, qu'on a parfois quand on travaille seul tard dans une pièce et qu'on sait, sans avoir vu, que quelqu'un est entré.
Elle releva la tête. Elle regarda l'écran du minuteur. Le décompte continuait calmement : 45 : 22 : 17.
Elle dit, à voix presque inaudible :
— Je sais que vous êtes là. Je ne sais pas qui vous êtes. Mais je sais que vous êtes là.
Le minuteur ne cligna pas.
Lara hocha la tête doucement.
— D'accord. Vous prenez votre temps. Moi aussi.
Et elle se remit à son scanner.
* * *
Quand Daniel revint de son interrogatoire, il avait l'air vidé. Pas blessé — Solange tenait parole sur ce point, on ne touchait pas aux deux civils — mais épuisé d'avoir parlé pendant trois heures sans s'arrêter, à répondre aux mêmes questions sous des angles différents, à voir chaque incohérence pointée et chaque détail recoupé.
Il s'assit sur son lit de camp et ferma les yeux.
— Comment c'était ? demanda Gabriel.
— Long. Mais elle écoute. Vraiment. Elle ne me croit pas, mais elle écoute.
— C'est quelque chose.
— C'est beaucoup.
Une heure après, on vint chercher Gabriel.
On le mena par les mêmes couloirs qu'à son arrivée. Le bâtiment du commandement, l'escalier, le bureau aux murs jaunis. Solange était assise derrière le bureau. Le capitaine Nerak n'était pas là. C'était la première chose qu'il remarqua. Il n'y avait personne d'autre. Le soldat qui l'avait escorté ferma la porte derrière lui et resta dehors.
Solange leva les yeux. Lui désigna la chaise face à elle.
— Asseyez-vous.
Il s'assit.
Pendant un long moment, elle ne dit rien. Elle le regardait, simplement, comme elle l'avait fait deux jours plus tôt. La même concentration. La même précision. Mais cette fois, quelque chose s'était modifié dans la qualité du regard — quelque chose qu'il ne savait pas nommer, mais qu'il sentait. Il avait l'impression qu'elle avait, pendant ces deux jours, tellement observé tout ce qui le concernait que maintenant elle le voyait vraiment lui, et plus seulement un suspect dans son bureau.
— Janvier. Vous savez ce qui me dérange dans votre histoire ?
— Tout ?
Elle eut un demi-sourire. Très bref. Pas un sourire amical. Un sourire qui passait.
— Non. Pas tout. Au contraire. Ce qui me dérange, c'est que tout colle. Vous ne vous contredisez pas. Votre ami non plus. Votre histoire est complètement absurde, mais elle a une cohérence interne qui résiste à toutes mes tentatives de la déconstruire. Et ça, c'est très rare. Les menteurs se contredisent toujours, à un moment ou à un autre. Vous deux, non.
Gabriel ne répondit pas. Il avait peur de dire quelque chose qui casserait ce qu'elle était en train de lui offrir — il sentait que c'était un cadeau.
— Et puis il y a vos analyses. Le rapport préliminaire de Rivolet a commencé à arriver ce matin. Elle dit qu'elle a trouvé dans votre bus des particules qu'elle ne peut classer dans aucune catégorie connue. Que la matière même du tableau de bord a été modifiée d'une façon que la physique ne sait pas expliquer. Elle me demande, dans la conclusion provisoire, l'autorisation de prolonger ses analyses.
Elle posa les coudes sur le bureau, joignit les doigts, le regarda par-dessus.
— Vous voyez où je veux en venir.
— Vous commencez à nous croire.
— Je commence à envisager, Janvier, qu'il y a une partie de votre histoire qui n'est pas complètement fausse. Ce n'est pas la même chose que de vous croire. Mais ce n'est plus la même chose que de vous prendre pour un fou.
Gabriel hocha la tête lentement.
— Pourquoi vous me dites ça ?
— Parce que je veux que vous compreniez quelque chose. Vous et votre ami n'êtes pas dans la position de m'aider, là, depuis vos cellules. Vous n'avez aucune information de plus à me donner que ce que vous m'avez déjà dit. Si je veux comprendre, c'est ailleurs que je dois chercher. Donc vous restez au sous-sol pour le moment. Pas comme suspects. Pas vraiment. Comme… témoins, dirons-nous.
Elle eut une pause.
— Et puis aussi parce que, dehors, en ce moment, on ne peut pas faire confiance à grand-chose. Vous êtes plus en sécurité dans une cellule que dans une chambre d'hôtel.
Gabriel fronça les sourcils.
— Il se passe quelque chose dehors ?
Elle le regarda. Elle hésita. Puis elle dit, simplement :
— Il se passe des choses qui ne devraient pas se passer, Janvier. Et qui ressemblent un peu trop à des choses que votre histoire pourrait, peut-être, un jour, expliquer.
Un long silence.
Gabriel sentit, à ce moment-là, qu'elle venait de lui faire une confidence d'une nature qu'elle ne faisait probablement à personne. Pas une confidence personnelle — pas un secret intime. Mais une confidence professionnelle, militaire, presque politique. Elle venait de laisser entendre qu'il y avait quelque chose qu'elle ne comprenait pas elle-même. Et qu'elle avait, à un endroit qu'elle ne formulait pas, l'intuition que ce quelque chose et lui étaient liés.
— Commandante, dit-il doucement, je ne sais pas ce qui se passe dehors. Mais je vous le jure : je ne suis qu'un type ordinaire qui a pris un bus mardi matin. Je ne vois pas comment je peux vous être utile.
Elle le regarda longuement. Et là, pour la deuxième fois en deux jours, le regard se prolongea au-delà de ce qu'il aurait dû durer.
Gabriel ne baissa pas les yeux. Pas par défi — il n'aurait jamais osé défier cette femme. Mais simplement parce qu'il sentait, sans pouvoir l'expliquer, qu'il *devait* ne pas baisser les yeux. Que c'était important. Que quelque chose se jouait, là, dans ce silence, qui ne passerait pas par les mots.
Elle finit par détourner le regard la première. Comme l'autre fois.
— Allez. Je vous fais raccompagner.
Elle se leva, ouvrit la porte, fit signe au soldat d'entrer.
Quand Gabriel passa devant elle pour sortir, elle ne le toucha pas. Elle ne lui dit rien. Mais il y eut, l'espace d'une seconde, un croisement de regards encore. Et cette fois, elle ne le détourna pas.
C'est lui qui le fit.
Il sortit dans le couloir, suivi du soldat, sans se retourner. Il sentit longtemps, dans son dos, la présence de cette femme qui restait debout dans l'embrasure de sa porte, à le regarder s'éloigner.
* * *
Lara avait fini par prévenir Solange du contenu de ses premières découvertes. Pas directement — elle n'avait pas cherché à voir la commandante. Elle avait simplement transmis, comme on le lui avait demandé, un rapport préliminaire au capitaine Nerak, avec les éléments factuels et sans aucune des hypothèses qui lui semblaient les plus intéressantes mais qu'on lui avait explicitement demandé d'omettre.
Elle savait que la commandante ne lui demanderait pas plus pour le moment. C'était comme ça qu'on travaillait avec elle, en tout cas c'était ce qu'on disait : on la nourrit en faits, on attend qu'elle digère, et si elle veut plus, elle vient le demander.
Lara avait fait son métier comme on le lui avait demandé. Mais elle en avait gardé pour elle une partie — la plus intéressante, la plus dérangeante, la plus inexpliquée. Tous ses clignements. Toutes ses intuitions sur le bois et le métal. Tous ses calculs d'écart entre les anomalies. Elle gardait ça pour elle, parce qu'elle savait que si elle l'envoyait dans un rapport militaire, on lui demanderait pourquoi elle avait inclus ça, et elle n'aurait pas de réponse rationnelle à donner.
Au troisième matin, à six heures, après une nuit où elle n'avait dormi que deux heures, elle eut un moment de doute. Pas un doute scientifique — elle n'avait jamais douté de ce qu'elle voyait. Un doute plus large, plus existentiel. Elle se demanda ce qu'elle faisait, là, seule dans ce hangar, à veiller un objet qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à des inconnus qu'elle n'avait jamais vus, dans une affaire dont personne ne savait où elle allait.
Elle pensa à son bureau du bâtiment 14. À la photo de Florent posée dessus. À sa vie d'avant. À ce qu'elle aurait fait si elle avait été à son bureau ce matin-là, comme un autre matin normal — relire un rapport, traiter des données, prendre un café avec personne, rentrer chez elle à dix-neuf heures.
Elle se demanda si elle allait, dans dix ans, repenser à ces journées dans le hangar comme étant les plus importantes de sa vie. Ou si elle allait y repenser comme à un long mirage qui n'avait débouché sur rien, et qui s'était évanoui un matin sans laisser de trace.
Elle ne sut pas répondre.
Elle se leva. Elle sortit du bus. Elle marcha jusqu'au seuil du hangar. Elle regarda le ciel pour la première fois depuis trois jours. Le soleil se levait. Le ciel était d'un orange pâle sur l'horizon, virant au gris au-dessus. Une brise légère soulevait la poussière du bitume.
Elle sortit son téléphone — qu'elle avait éteint depuis son arrivée — et le ralluma. Elle eut tout de suite onze notifications.
Elle les ignora toutes. Elle ouvrit la galerie. Elle regarda la dernière photo qu'elle y avait de Florent. Une photo prise quelques jours avant qu'il ne disparaisse, dans son appartement, en train de rire à une chose qu'elle ne se rappelait plus. Elle resta longtemps à la regarder.
Puis elle dit à voix basse :
— Je crois que je suis sur quelque chose, Florent. Pour de vrai cette fois.
Elle remit le téléphone dans sa poche.
Elle retourna dans le bus.
Le minuteur affichait : 38 : 14 : 06.
* * *
Le troisième jour en cellule fut, pour Gabriel, le plus dur. Pas physiquement — physiquement, on s'habitue à beaucoup de choses, et ils étaient correctement nourris. Mais mentalement. Le manque de lumière du jour, l'incertitude, l'enfermement, tout cela commençait à faire son travail dans son crâne.
Il pensa à Elisa. Il pensa à sa mère, qu'il n'avait pas appelée depuis dix jours et qu'il avait prévu d'appeler le mardi soir en rentrant. Il pensa à un collègue de bureau dont le visage lui revenait sans raison, et qu'il se rendit compte qu'il aurait du mal à reconnaître s'il le croisait dans la rue. Il pensa à plein de petites choses — la tasse qu'il aimait au bureau, la librairie de son quartier, le café du dimanche matin sur son balcon. Toutes ces petites choses prenaient soudain une importance disproportionnée, comme si elles étaient les seuls éléments qui lui permettaient encore de se définir lui-même.
Daniel, en face, semblait tenir mieux. Mais c'était une apparence.
À un moment, dans l'après-midi, Daniel dit, sans préambule :
— Gabriel.
— Oui.
— Si on ne s'en sort pas. Si on meurt, là, dans cette cellule, ou ailleurs, dans un autre monde, dans la prochaine semaine.
— Daniel.
— Laisse-moi finir. Si on ne s'en sort pas. Je voudrais que tu saches deux choses.
Gabriel se redressa. Il sentit que quelque chose d'inhabituel se passait — Daniel ne parlait jamais comme ça.
— D'accord. Je t'écoute.
— La première. Je n'ai jamais dit à ma mère que je l'aimais. Pas vraiment. Pas avec ces mots-là. Elle a quatre-vingt-deux ans. Je l'appelle deux fois par mois. On parle de la météo, de mon travail, de ses voisins. Mais je ne lui ai pas dit, depuis que je suis adulte, que je l'aimais. Et là je me dis que j'aurais dû le faire la dernière fois qu'on s'est vus. C'était à Noël. Il y a onze mois. J'avais pensé à le dire en partant. Je ne l'ai pas fait. Je me suis dit qu'il y aurait Noël prochain. Et là il n'y aura peut-être pas Noël prochain.
Il y eut un silence. Gabriel ne savait pas quoi répondre. Il décida de ne rien répondre.
— La deuxième chose, dit Daniel après un moment. C'est que je n'ai jamais aimé personne assez longtemps pour le regretter. J'ai eu des relations. Des trucs sérieux, à un moment ou un autre. Mais je n'ai jamais mis les pieds dedans complètement. J'ai toujours gardé une porte de sortie. Et là je me dis que c'est ce que je regrette le plus. Pas d'avoir trop aimé. De ne pas avoir assez.
Il regarda le plafond.
— Je sais pas pourquoi je te dis ça. Tu n'es pas mon ami, on s'est rencontrés mardi matin. Mais tu es la seule personne qui peut peut-être m'entendre. Et je voulais que ces choses-là existent quelque part en dehors de ma tête, au cas où ma tête s'éteint la semaine prochaine.
Gabriel resta longtemps silencieux. Puis il dit, doucement :
— Daniel. Tu n'es pas obligé de mourir cette semaine.
— Je sais. Mais je ne suis pas obligé non plus de pas mourir.
— C'est juste.
Un silence.
— Daniel.
— Oui.
— Si on s'en sort. Tu appelles ta mère.
— Promis.
— Et tu dis à la prochaine personne ce que tu ressens. Sans porte de sortie.
— Promis aussi.
Gabriel hocha la tête dans le noir. Il sentit, à ce moment-là, qu'ils venaient de devenir des amis pour de vrai. Pas seulement des compagnons d'infortune. Pas seulement deux types qu'un hasard avait collés ensemble. Des amis. Avec une histoire.
Il en fut un peu remué. Il ne le dit pas.
Plus tard dans la soirée, Daniel dormait. Gabriel, lui, regardait les barreaux. Il pensa pour la première fois à la commandante Rocheval comme à une personne, et plus seulement comme à une fonction.
Il se demanda comment elle s'appelait. Vraiment. Pas Rocheval, son nom de famille brodé sur la veste. Son prénom. Il essaya de deviner. Il n'y arriva pas.
Il s'endormit en y pensant.
Le quatrième matin commença comme les autres. Le soldat de garde apporta les sandwichs et les gourdes. Il repartit. La porte blindée du haut se referma. Les deux ampoules jaunes des cellules continuèrent à éclairer faiblement le couloir en béton.
Gabriel mangea sans appétit. Daniel mangea encore moins. Ni l'un ni l'autre ne parla pendant un long moment. Le silence n'était pas hostile — c'était simplement le silence des gens épuisés, qui n'ont plus la force de remplir l'espace.
Vers neuf heures du matin — Gabriel l'apprendrait plus tard — la première frappe tomba.
Au sous-sol, ils n'entendirent qu'un grondement sourd, comme un tonnerre lointain. Le sol trembla légèrement. La poussière du plafond tomba en fines pluies blanches. L'ampoule oscilla dans son support.
Daniel se redressa.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Je sais pas.
Une deuxième secousse, plus faible. Puis le silence.
Ils attendirent. Cinq minutes. Dix.
Au-dessus, dans la cour de la base, c'était la confusion. La première frappe avait pulvérisé un hangar à carburant à l'extrémité est de la base. La deuxième avait éventré le mess des sous-officiers — heureusement vide à cette heure. Aucun mort dans l'immédiat. Mais la panique avait gagné les rangs en quelques secondes.
Ce n'était pas une panique normale. Ce n'était pas la panique de soldats sous le feu d'un ennemi qu'on connaît. C'était une panique d'une autre nature : celle de soldats qui se retrouvaient bombardés sans avertissement, sans cible visible, sans rien sur les radars, sans trace dans le ciel. Quelque chose tombait du ciel. Quelque chose qu'on ne voyait pas venir, qu'on n'entendait pas approcher, et qui faisait des cratères de huit mètres de diamètre quand ça touchait le sol.
Solange était dehors quand la première frappe avait eu lieu. Elle avait, par réflexe, plongé derrière un véhicule blindé. Quand le silence était revenu, elle s'était relevée, avait épousseté sa veste, et avait marché droit vers le centre de commandement.
À l'intérieur du bunker, déjà, six de ses hommes étaient en train de gueuler dans des radios. Aucun ne reçut de réponse claire. Les bases voisines confirmaient avoir reçu des frappes elles aussi. Mais personne n'identifiait l'origine. Aucun radar ne détectait quoi que ce soit dans le ciel. Aucun satellite ne rapportait de mouvement anormal.
Solange écouta tout ça pendant trente secondes. Puis elle dit, calmement :
— Ce n'est pas une attaque conventionnelle.
— Commandante, c'est forcément quelque chose, ces…
— Capitaine. Ce n'est pas une attaque conventionnelle. Vous n'allez pas trouver d'origine sur vos radars. Préparez-vous à ce que les frappes continuent. Mettez les civils à l'abri. Confinez les hangars. Et que personne ne quitte la base sans mon ordre direct.
Elle se tourna vers la baie vitrée du bunker, qui donnait sur la cour. À cet instant précis, elle vit, à travers les soldats qui couraient dans tous les sens, un groupe de cinq jeunes recrues sortir précipitamment du bâtiment des chambrées avec leurs sacs sur le dos. Elles couraient vers le portail nord.
Solange sortit du bunker. Elle marcha vers eux.
— Vous êtes en train de faire quoi ?
Les cinq s'arrêtèrent. L'un d'eux — un caporal qu'elle reconnut, vingt et un ans, six mois de service — la regarda avec des yeux paniqués.
— Commandante, on… on ne peut pas rester. C'est pas une attaque normale. On le sait pas, mais on le sait.
— Vous êtes des soldats de mon unité. Vous restez à votre poste. C'est un ordre.
Le caporal soutint son regard. Pendant peut-être trois secondes. Puis il baissa les yeux, et sans la regarder, il dit :
— Désolé, commandante.
Et il continua à marcher.
Les quatre autres le suivirent.
Solange resta plantée au milieu de la cour. Elle aurait pu sortir son arme. Elle aurait pu abattre les déserteurs — elle en avait le droit, en théorie. Elle ne le fit pas. Elle resta juste debout, à les regarder partir, son visage parfaitement immobile, ses bras le long du corps.
Au cours de l'heure qui suivit, vingt-trois autres soldats désertèrent.
Solange ne tira sur aucun.
Elle se contenta de retourner au bunker, de donner ses ordres, de répartir ses derniers vétérans aux postes critiques, et de continuer à commander avec ce qui lui restait.
Personne, ni dans le bunker ni dans la cour, ne lui posa de question sur les déserteurs. Personne ne se serait risqué à le faire. Et personne, pendant tout le reste de la journée, ne vit son visage trahir une seule émotion.
Mais à un moment, vers seize heures, alors qu'elle traversait seule un couloir entre le bunker et le mess, elle s'arrêta. Elle posa la main contre un mur. Elle baissa la tête. Elle resta comme ça pendant peut-être quinze secondes.
Puis elle se redressa, et continua sa marche.
Personne ne la vit.
* * *
À l'intérieur du hangar nord, Lara avait senti la première frappe en même temps que les autres. Le sol avait tremblé. Les projecteurs portatifs avaient vacillé. Un de ses tubes à essai était tombé du tableau de bord et avait roulé jusqu'à l'avant du bus avant qu'elle ne puisse le rattraper.
Elle s'était précipitée dehors. Elle avait vu, au loin, la fumée noire du hangar à carburant qui montait dans le ciel matinal.
Elle était rentrée dans le bus en courant.
Elle avait regardé les enregistrements de son scanner de particules. Et là, dans les données des dernières minutes, elle avait vu quelque chose qui lui avait fait monter le souffle court dans la gorge.
Au moment exact de la première frappe, les particules cohérentes du minuteur avaient eu un pic.
Pas un petit pic. Un pic massif. Multiplication par cinq cents de la concentration sur une durée d'une seconde et demie. Puis retour à la normale, presque immédiatement.
Elle attendit la deuxième frappe — elle savait qu'il y en aurait une — et regarda son scanner pendant qu'elle se produisait. Même chose. Pic massif. Retour à la normale.
Les frappes et le minuteur étaient liés. D'une manière qu'elle ne comprenait pas. Mais liés.
Ce n'était plus une hypothèse. C'était une donnée. Le bus, l'objet à l'intérieur du bus, les frappes qui tombaient dehors — tout cela faisait partie de la même histoire.
Elle se passa la main sur le visage. Elle réfléchit.
Elle aurait dû, à ce moment précis, sortir du bus, courir au bunker, et exiger de voir la commandante Rocheval. Lui montrer ses données. Lui expliquer que les frappes n'étaient pas aléatoires, qu'elles étaient liées au bus qu'elle gardait dans son hangar, qu'il fallait décider quoi en faire.
Elle ne le fit pas.
Pas parce qu'elle ne le voulait pas. Mais parce qu'elle savait que la commandante ne lui ouvrirait pas la porte. Pas dans ces conditions. Pas en pleine attaque. Pas pour entendre une chercheuse civile contractuelle de niveau B venir lui expliquer une corrélation de particules.
Elle resta dans le bus. Elle continua à enregistrer. Chaque frappe — il y en eut sept dans la matinée — produisit le même pic. Il fallait qu'elle accumule des données. Il fallait qu'elle ait quelque chose d'irréfutable à présenter quand le moment viendrait.
Elle savait que ce moment viendrait.
Elle ne savait pas comment, mais elle le savait.
Elle écrivit dans son cahier, en lettres soigneuses :
Hypothèse confirmée : le minuteur du bus est en relation directe avec les frappes observées sur la base. Direction de la causalité non encore déterminée. À investiguer en priorité.
Elle ferma le cahier. Elle posa la main sur le tableau de bord.
— Vous êtes au cœur de tout, hein ?
Le minuteur ne cligna pas. Il continua simplement son décompte. 24 : 58 : 33.
Lara hocha la tête.
— D'accord. On va attendre encore un peu. Mais on est bien d'accord, vous et moi : ça va aller vite, à partir de maintenant.
* * *
À dix-neuf heures, Solange retourna dans son bureau pour la première fois depuis le matin. Elle ferma la porte derrière elle. Elle ne tourna pas la lumière. La pièce était plongée dans un demi-jour orangé qui venait de la fenêtre — le soleil couchant qui passait à travers la poussière en suspension.
Elle s'assit derrière son bureau. Elle resta immobile.
Bilan de la journée : sept frappes. Quatre bâtiments détruits ou gravement endommagés. Cinq morts confirmés, dont deux qu'elle connaissait personnellement. Vingt-huit déserteurs au total. Elle avait perdu, en l'espace de neuf heures, le tiers de son effectif. Ses vétérans tenaient encore. Mais ses jeunes étaient tous partis.
Elle avait fait ce qu'elle avait pu faire. Elle avait commandé. Elle avait évacué les blessés. Elle avait coordonné avec les bases voisines, qui étaient toutes dans la même situation. Elle avait pris des décisions, beaucoup, vite, sans hésiter, parce qu'hésiter aurait été pire que se tromper.
Elle savait, maintenant, que ce n'était pas une attaque normale. Aucune armée connue ne pouvait faire ça. Aucune n'avait la technologie. Aucune n'aurait eu de raison de la déployer là, sur sa base, au lieu de viser des objectifs stratégiques évidents.
C'était autre chose. Elle ne savait pas quoi. Mais elle savait qu'elle ne savait pas. Et elle savait aussi — c'était une intuition qu'elle ne formulait pas à voix haute, qu'elle se refusait même à formuler à voix basse pour elle-même — qu'il y avait, dans son hangar nord, un objet qui pourrait peut-être lui apporter un début de réponse.
Elle se passa la main dans les cheveux.
Elle pensa à Janvier. Elle pensa à Jasner. Aux deux civils qui étaient en cellule depuis trois jours, et qui lui avaient raconté une histoire qu'elle avait pris pour une foutaise. Une histoire de bus magique qui sautait entre les mondes.
Une histoire qui, à la lumière des sept frappes du jour, commençait à devenir nettement moins risible qu'elle ne l'était soixante-douze heures plus tôt.
Elle resta longtemps sans bouger.
Puis, à un moment, elle se leva. Elle ouvrit la porte de son bureau. Elle sortit dans le couloir.
Le couloir était vide. La lumière des néons projetait des ombres dures sur le sol carrelé. Au bout du couloir, la porte d'un bureau resté ouvert laissait entendre le grésillement d'une radio qui crachotait des bulletins urgents.
Solange marcha jusqu'à la moitié du couloir. Elle s'arrêta. Elle posa la paume gauche contre le mur, les doigts écartés.
Elle inclina la tête en avant.
Elle ferma les yeux.
Pendant peut-être quinze secondes, elle resta dans cette position. La main sur le mur. La tête baissée. Le souffle profond. C'était la seule chose qu'elle se permettait — quinze secondes, pas une de plus, dans le couloir vide d'un bâtiment vide à un moment où personne ne pouvait la voir.
Quinze secondes pour encaisser. Pour laisser passer quelque chose qui aurait, sinon, fini par sortir au mauvais moment.
Puis elle releva la tête. Elle remit ses cheveux derrière l'oreille. Elle continua à marcher.
Elle savait ce qu'elle allait faire. Elle ne le formulait pas encore avec des mots. Mais elle savait.
La nuit fut pire que la journée.
Les frappes s'accélérèrent. Plus rien ne tombait à intervalles aléatoires : maintenant, c'était presque toutes les vingt minutes. La base, dans le noir, ne ressemblait plus à une base. C'était un campement de survie. Des feux brûlaient sans qu'on ait le temps de les éteindre. Les radios crachaient des ordres confus qui se contredisaient les uns les autres. Les rares survivants couraient d'un abri à l'autre, casques sur la tête, courbés en deux.
Solange n'avait pas dormi. Elle traversait la base avec ce qui lui restait — six vétérans désormais, plus elle. Sept personnes pour tenir une base qui en accueillait deux cents la semaine d'avant.
À deux heures du matin, un de ses sergents tomba. Frappe directe sur la position qu'il défendait. Il s'appelait Brindel. Vingt-deux ans de service. Solange avait servi avec lui dans trois affectations différentes. Quand elle arriva sur place, il n'y avait plus rien à faire. Elle s'agenouilla, vérifia le pouls, ferma les yeux du mort. Elle se releva. Elle continua à donner des ordres.
Elle ne pleura pas. Elle ne montra rien. Elle continua.
Au sous-sol, dans les cellules, Gabriel et Daniel commençaient à comprendre que quelque chose de très grave se passait dehors. Les secousses étaient plus fréquentes. La poussière du plafond ne s'arrêtait plus de tomber. À deux reprises, les ampoules avaient été coupées plusieurs minutes avant de revenir.
À trois heures du matin, ils entendirent au-dessus le bruit de bottes qui couraient sur le carrelage. Plusieurs voix qui hurlaient des ordres. Puis le silence.
Daniel se redressa sur son lit de camp.
— Gabriel.
— Oui.
— Si elle ne vient pas nous chercher, on est morts.
— Je sais.
— Tu crois qu'elle va venir ?
Gabriel y réfléchit. Il pensa au regard que Solange lui avait donné la veille dans son bureau. Au regard qu'elle lui avait donné quand il avait passé la porte.
— Oui. Elle va venir.
— Comment tu peux le savoir ?
— Je ne le sais pas. Je le sens.
Daniel ne répondit rien. Il s'allongea de nouveau. Il regarda l'ampoule qui clignotait faiblement.
À quatre heures dix-sept, la porte blindée du haut de l'escalier s'ouvrit avec fracas.
* * *
Des bottes descendirent l'escalier, rapides, lourdes. Une seule personne. Une silhouette qui apparut dans le couloir, encadrée par la lumière jaune des ampoules, et qui s'arrêta entre les deux cellules.
Solange Rocheval.
Elle avait mauvaise mine. Du sang sur la joue gauche — pas le sien, à en juger par l'absence de blessure visible. Sa veste de treillis était déchirée à la manche droite. Elle portait son arme à la ceinture. Et dans la main gauche, un trousseau de clés.
Elle regarda Daniel. Puis Gabriel. Puis Daniel encore.
— Les deux types du bus magique, c'est vous ?
— C'est nous, dit Daniel.
— Levez-vous. On va tester votre théorie.
Elle déverrouilla d'abord la cellule de Daniel. Puis celle de Gabriel. Les portes claquèrent.
— Vous me suivez. Sans question. Sans bruit. On a une distance à couvrir et une fenêtre très courte. Si vous tombez, je ne reviens pas vous chercher. C'est compris ?
— Oui, commandante, dirent-ils en même temps.
— Allons-y.
Elle remonta l'escalier. Ils suivirent. En haut, le couloir du bâtiment trois était désert. Les néons fonctionnaient encore par endroits. Par d'autres, ils étaient tombés du plafond dans des explosions de verre. Le sol était jonché de débris, de papiers brûlés, de morceaux de béton.
Solange marchait vite, sans courir. Elle vérifiait chaque angle de couloir, l'arme tenue le long de la cuisse, prête à être levée.
Gabriel et Daniel essayaient de suivre. Daniel avait du mal à respirer. Gabriel sentait son cœur qui cognait dans sa poitrine. Il se concentrait sur la nuque de Solange, comme le premier jour. La nuque courte. Droite. Inflexible.
Ils arrivèrent à une porte de service au bout du couloir. Solange l'ouvrit doucement. Regarda dehors.
— C'est dégagé. On court. Vous me suivez. Le hangar nord est à quatre cents mètres. On y va d'une traite. Pas d'arrêt, pas de regard en arrière. C'est compris ?
— Compris.
Ils sortirent.
L'air du dehors les frappa comme un mur. C'était un air chaud, lourd de fumée et de poudre, qui sentait le métal brûlé et quelque chose d'autre — quelque chose d'organique, qu'aucun des deux civils n'osa identifier. La cour était méconnaissable. Le bâtiment des chambrées n'avait plus de toit. Le mess était par terre. Un véhicule blindé renversé fumait au milieu d'un cratère.
Solange se mit à courir. Ils coururent.
Quatre cents mètres. Dans une cour bombardée, en pleine nuit, sous des frappes qui pouvaient tomber à tout moment. Quatre cents mètres qui semblaient quatre kilomètres.
Gabriel courait derrière Solange. Daniel courait derrière Gabriel. Aucun d'eux n'avait l'habitude de courir comme ça. Daniel avait quarante-quatre ans, vivait dans un appartement, n'avait pas fait de sport sérieux depuis dix ans. Il avait du mal à respirer, mais il continuait. Il savait que s'il s'arrêtait, il était mort.
Au bout de cent mètres, ils croisèrent un soldat affalé contre un mur, qui leur fit un signe de la tête. Solange ne s'arrêta pas. Elle hocha juste la tête en réponse, et continua. C'était un de ses vétérans. Il avait tenu son poste. Il était blessé à la jambe. Il ne courrait plus. Mais il avait sa radio, et il prévenait Solange du chemin à prendre.
— Évitez le bâtiment cinq. Toit qui s'effondre. Passez par la coursive est.
— Reçu, dit Solange dans son propre récepteur.
Ils prirent la coursive est.
Au bout de deux cents mètres, une frappe tomba. Pas sur eux — à une cinquantaine de mètres sur leur droite. Un atelier de mécanique explosa en geyser de débris et de feu. Le souffle les projeta tous les trois contre un mur. Daniel poussa un cri.
Solange se releva la première. Elle vérifia ses deux civils du regard. Vivants, indemnes, choqués. Elle leur fit signe de continuer.
Ils continuèrent.
Au bout de trois cents mètres, ils débouchèrent sur la dernière ligne droite. Le hangar nord était visible, à cent mètres devant eux, intact. La grande porte coulissante était entrouverte. Une lumière sourde sortait par l'interstice.
Solange ralentit.
Et c'est à cet instant qu'un éclat tomba.
Pas une frappe directe. Un éclat de débris venu d'on ne sait où — un morceau de tôle, peut-être, projeté par une frappe lointaine. Il siffla dans l'air. Solange sentit une douleur fulgurante à la jambe gauche. Elle tomba sur un genou.
— Commandante !
Gabriel s'arrêta net. Il revint en arrière, malgré ses ordres.
Daniel hésita une seconde, puis revint aussi.
Solange jurait entre ses dents. Sa jambe gauche saignait abondamment, juste au-dessus du genou. Une entaille profonde, qui ne semblait pas avoir touché l'os mais qui ne lui permettait plus de marcher correctement.
— Bordel.
— Commandante, je vais vous porter, dit Gabriel.
— Janvier. Je vous ai dit de pas vous arrêter.
— Je vous porte.
— Janvier.
— Commandante, on n'a pas le temps de discuter.
Il glissa son bras sous l'épaule de Solange. Daniel fit pareil de l'autre côté. Solange voulut protester encore — protester par principe, par habitude, par fierté — mais une nouvelle frappe tomba à deux cents mètres derrière eux, et elle comprit qu'on n'avait plus le temps de jouer.
— D'accord. Allez. Vite.
Ils repartirent. Plus lentement, parce qu'ils portaient à moitié Solange, mais ils repartirent.
Cent mètres. Cinquante. Vingt.
Ils arrivèrent à la porte du hangar.
* * *
Lara était debout à l'intérieur du hangar. Elle avait entendu les frappes, les cris, les courses. Elle avait préparé sa trousse médicale — celle qu'elle gardait toujours dans sa mallette pour les expéditions de terrain. Elle attendait.
Quand la porte s'ouvrit et qu'elle vit les trois silhouettes — deux civils en sueur portant à moitié une commandante en sang — elle ne posa aucune question. Elle attrapa la trousse et courut vers eux.
— Allongez-la. Là. Sur la couverture.
Ils déposèrent Solange à l'endroit indiqué. Solange grimaça. Elle essayait de garder son visage impassible, mais la douleur la traversait par vagues.
Lara ouvrit déjà la trousse, sortit des compresses, des pinces, de la solution antiseptique.
— Je suis Lara Rivolet. Biologiste. J'ai des compétences médicales d'urgence. Vous me laissez faire ?
Solange la regarda. Elle reconnut le nom.
— Rivolet. La spécialiste des fantômes martiens.
Lara eut un demi-sourire.
— C'est moi.
— Vous savez soigner une jambe ?
— Mieux qu'une frappe de météorite, en tout cas.
Solange eut un petit rire sec. Vraiment court. Une expiration plutôt qu'un rire. Mais Gabriel le remarqua.
— Allez-y.
Lara coupa le tissu du treillis autour de la blessure, nettoya, examina. La plaie était nette, l'éclat était sorti, il n'y avait pas de corps étranger à extraire. Elle commença à suturer.
Daniel s'était approché, fasciné par la rapidité et la précision des gestes de Lara.
— Vous travaillez sur le bus depuis longtemps ? demanda-t-il.
— Trois jours.
— Et vous avez trouvé quoi ?
Lara ne leva pas les yeux de son ouvrage. Elle continua à suturer pendant qu'elle parlait.
— Des particules cohérentes que je n'ai jamais vues. Une matière modifiée dans le tableau de bord. Un bois qui ne vient d'aucun arbre connu. Et une corrélation directe entre les frappes qui tombent sur la base et les pics d'activité du minuteur.
Daniel resta sans voix pendant trois secondes.
— Vous avez trouvé ça en trois jours ?
— Oui.
— C'est fou.
— Je sais.
Daniel regarda Lara avec une expression nouvelle. Pas une expression amoureuse, pas une expression admirative au sens classique. Une expression de *reconnaissance*. La reconnaissance qu'on a quand on rencontre, après des années, quelqu'un qui parle exactement la même langue que soi. Lara s'en aperçut. Elle leva brièvement les yeux. Elle hocha la tête à peine.
Le pacte fut scellé en trois secondes, sans un mot.
Pendant ce temps, Gabriel s'était accroupi à côté de Solange. Il la regardait. Elle le regardait aussi.
Aucun des deux ne parla.
Lara termina la suture en moins de dix minutes. Elle banda la jambe serrée. Elle injecta à Solange un antalgique de sa trousse personnelle — pas un produit de la base, quelque chose qu'elle avait pris elle-même.
— Vous allez avoir mal pendant trois jours. Mais la plaie tiendra. Ne courez pas.
— Je ne comptais pas courir, dit Solange.
Daniel s'était relevé. Il regardait fixement le tableau de bord du bus, à quelques mètres d'eux.
— Lara, dit-il. Le minuteur.
Lara tourna la tête.
— Quoi le minuteur ?
— Combien il affiche, là, maintenant.
Lara se leva, alla au bus, monta. Elle redescendit en quinze secondes.
— Vingt-trois minutes.
— Vingt-trois minutes ? répéta Gabriel.
— Et quelques secondes. Le décompte continue.
Daniel regarda Solange. Solange était assise sur la couverture, le dos contre une caisse, la jambe étendue devant elle. Elle suivait la conversation.
— Commandante.
— Jasner.
— Quand le décompte arrivera à zéro, le bus va sauter. Comme il l'a fait trois fois déjà. Vers un autre monde.
— Je m'en doutais.
— On va sauter avec lui. On n'a pas le choix. Le bus est notre seul moyen de continuer.
— Je vois.
— Vous, vous ne sautez pas avec nous. Vous restez ici. Vous trouverez un abri. Quand les frappes s'arrêteront — et elles vont s'arrêter, dès que le bus sera parti — vous pourrez réorganiser ce qu'il reste de votre base.
Solange réfléchit. Elle hocha la tête.
— D'accord. C'est logique.
Elle commença à se redresser pour s'éloigner du bus. Elle voulait, même blessée, même épuisée, reprendre son rôle de commandante. Donner ses dernières instructions. Dire au revoir avec dignité.
Gabriel se leva.
— Non.
Tout le monde le regarda. Daniel. Lara. Solange.
— Non quoi ? demanda Daniel.
— Elle vient avec nous.
Solange leva un sourcil.
— Janvier, qu'est-ce que vous racontez.
— Je sais pas. Mais vous venez avec nous.
— Je suis une commandante d'une base militaire. Je ne peux pas partir.
— Il n'y a plus de base, commandante. Et vous le savez.
Solange ouvrit la bouche pour répondre. Elle la referma. Elle regarda Gabriel. Elle vit quelque chose dans son visage qu'elle ne sut pas identifier — pas une supplication, pas une décision rationnelle, pas un calcul. Quelque chose d'autre. Une certitude qui ne s'expliquait pas.
— Janvier. Pourquoi vous me dites ça ?
Gabriel hésita. Il chercha les mots. Il ne les trouva pas.
— Je sais pas. Je sais juste que vous devez venir. Si vous ne venez pas, quelque chose va mal se passer. Je ne peux pas vous l'expliquer. Je ne sais pas pourquoi je le dis, je ne sais même pas comment je le sais. Mais je le sais.
Daniel le regarda, surpris. Lara aussi.
Solange resta silencieuse pendant peut-être quinze secondes. Elle regardait Gabriel sans ciller. Elle essayait de comprendre. Elle ne comprenait pas. Et pourtant, quelque chose en elle — quelque chose qu'elle ne savait pas non plus formuler — lui disait que ce mec ordinaire, ce civil rêveur qu'elle avait emprisonné trois jours plus tôt, *avait raison*. Sans qu'on sache pourquoi. Sans qu'on puisse l'expliquer.
Elle savait, elle aussi, certaines choses qu'elle ne pouvait pas expliquer. Toute sa carrière militaire avait été marquée par ces intuitions. Elle avait appris à leur faire confiance.
— Bon, dit-elle.
— Bon ?
— Bon, je viens.
Gabriel eut un mouvement involontaire de soulagement. Il essaya de le cacher. Il n'y arriva pas tout à fait.
Daniel s'avança.
— Commandante, vous êtes sûre ?
— Non, Jasner. Je ne suis pas sûre. Mais je viens quand même.
Lara regardait toute la scène avec un calme étrange. Elle ne posa pas de question. Elle alla simplement chercher sa mallette à elle, qu'elle avait posée dans le bus. Elle revint avec, et la déposa à côté de Solange.
— Vous, je vais avoir besoin d'aide pour la porter dans le bus, dit-elle aux deux hommes.
Daniel et Gabriel acquiescèrent.
Daniel, par réflexe scientifique, se tourna vers Lara.
— Vous, vous venez aussi, n'est-ce pas ?
Lara sourit.
— Évidemment. Ailleurs, c'est ce que je cherche depuis longtemps.
Daniel sourit aussi.
Pour la première fois depuis cinq jours, Gabriel eut une seconde de soulagement vrai.
Ils étaient quatre maintenant.
* * *
Ils aidèrent Solange à entrer dans le bus. Elle s'installa sur le sol, à l'avant, le dos calé contre la cloison. Lara s'assit à côté d'elle pour surveiller la jambe. Daniel se mit à l'arrière près de la mallette de Lara, avec son carnet sur les genoux. Gabriel resta debout à l'avant, près du tableau de bord, à fixer le décompte.
Cinq minutes douze. Cinq minutes onze.
Il regarda dehors par les vitres. Au loin, on voyait des feux et des fumées qui se découpaient sur le ciel encore noir. Les frappes continuaient. Régulières, presque rythmées.
Il pensa à Elisa, brièvement. Il se demanda si elle pensait à lui à cet instant.
Il se tourna vers les autres. Daniel écrivait dans son carnet. Lara fouillait dans sa mallette. Solange avait fermé les yeux — pas endormie, juste les yeux fermés, à respirer profondément pour gérer la douleur et la fatigue.
Quatre minutes trente.
Trois minutes.
Deux minutes.
Lara se leva, vint à côté de Gabriel, regarda le minuteur avec lui.
— Vous savez ce que c'est, ce truc, vous ?
— Non.
— Vous savez où on va atterrir ?
— Non plus.
— Bon. On va découvrir.
Elle dit ça avec une espèce d'enthousiasme retenu qui fit sourire Gabriel.
Une minute.
Trente secondes.
Solange rouvrit les yeux. Elle regarda l'avant du bus.
— Janvier.
— Oui ?
— Si on en sort. Vous m'expliquerez pourquoi vous saviez que je devais venir.
— Si j'arrive à comprendre moi-même, oui.
Elle hocha la tête.
Quinze secondes.
Cinq.
Le tableau de bord se mit à émettre la lueur bleue caractéristique. Daniel rangea son carnet. Lara se rassit à côté de Solange.
— Tenez-vous, dit Daniel. Ça va secouer.
Le pare-brise se fissura de lumière. Une onde bleutée jaillit du centre du tableau de bord, se propagea dans l'habitacle, traversa les sièges, traversa les corps.
Le bus disparut.
Là où il y avait eu un bus, il n'y eut plus rien.
À l'extérieur, dans le hangar nord d'une base militaire qui s'effondrait, le silence soudain se fit.
Et au moment exact où le bus disparut, les frappes, sur la base, cessèrent.
Toutes. D'un coup. Pour ne jamais reprendre.
* * *
Le bus réapparut dans un crissement.
Sable. Du sable sous les roues. Le bus avait atterri sur une plage. Une plage déserte, blanche, qui s'étendait à perte de vue dans les deux directions. Devant le pare-brise : la mer. Une mer calme, plate, lisse comme un miroir. Le soleil se couchait — ou se levait, on ne savait pas — à l'horizon, et teintait le ciel d'orange et de rose.
Aucun bruit. Aucun vent. Aucun oiseau.
Gabriel poussa la porte du bus. L'air entra. Un air doux, salé, parfumé. Le contraire absolu de l'air de la base.
Ils sortirent tous les quatre — enfin, Daniel et Lara aidèrent Solange à descendre.
Ils restèrent debout sur le sable, les pieds nus dans le sable tiède, à regarder la mer.
Personne ne parla pendant peut-être trente secondes.
— C'est joli, dit Lara doucement.
— C'est joli, confirma Daniel.
Solange ne dit rien. Elle ferma juste les yeux. Le vent — il y avait, finalement, un tout petit vent — souleva quelques cheveux sur son front.
Gabriel se tourna vers le bus.
Sur le tableau de bord, le minuteur clignait déjà. Le décompte avait repris. Trop vite.
— Daniel.
— Oui.
— Combien.
Daniel monta dans le bus. Il redescendit en deux secondes.
— Quatre-vingt-quinze. Secondes.
Gabriel ferma les yeux.
— On a même pas le temps de descendre vraiment.
— Non.
— Bon.
Il regarda la mer encore une fois. Il essaya de la garder en mémoire.
— Tout le monde dans le bus.
Ils remontèrent. Solange grimaça en remontant les marches. Lara la soutint.
Daniel se rassit à l'arrière. Lara à côté de Solange. Gabriel debout à l'avant.
Il se tourna une dernière fois vers la mer, à travers le pare-brise.
Il aurait voulu rester. Quelques heures. Une nuit. N'importe quoi, mais pas quatre-vingt-dix secondes.
Le minuteur descendit.
Le pare-brise se fissura de lumière à nouveau.
Le bus disparut une seconde fois.
* * *
Le bus réapparut dans un silence complet.
Pas de crissement. Pas de choc. Pas de poussière. Comme si, cette fois, l'arrivée avait été plus douce — plus contrôlée — plus attendue.
Gabriel rouvrit les yeux. La lueur bleue s'était dissipée. Il regarda dehors par le pare-brise.
Il ne comprit pas tout de suite.
Il voyait du noir. Pas de paysage. Pas de sol. Juste un noir profond, parsemé de points lumineux. Beaucoup de points. Très beaucoup. Comme un ciel nocturne, mais plus dense, plus net, plus présent. Comme un ciel nocturne vu depuis un endroit où l'atmosphère ne le filtrerait plus du tout.
Il se tourna vers les autres. Daniel s'était relevé. Il regardait par les vitres. Lara aussi. Solange, malgré sa jambe, s'était redressée pour voir.
Daniel parla le premier.
— Gabriel. Regarde par le côté.
Gabriel se tourna vers la vitre droite du bus.
Il vit, à une trentaine de mètres, une paroi. Une immense paroi de métal, lisse, courbe, qui s'élevait à perte de vue vers le haut. Une paroi qu'on aurait dit faite par des mains plus grandes que les mains humaines. Une paroi de quelque chose qu'il ne savait pas nommer.
Il leva les yeux.
Au-dessus du bus, et au-dessus de la paroi, et au-dessus de tout — il y avait les étoiles.
Pas un ciel d'étoiles. *Les étoiles*. Sans atmosphère pour les troubler. Brillantes, fixes, immobiles.
Ils étaient à l'intérieur de quelque chose. Une enceinte. Une structure. Une coque immense qui les protégeait du vide. Et au-dessus de cette enceinte, le vide lui-même, peuplé d'étoiles.
Ils étaient dans l'espace.
Solange parla la première. Sa voix était très basse.
— Où est-ce qu'on est ?
Personne ne répondit.
Daniel leva la main vers la vitre. Il toucha le verre du bout des doigts, comme pour vérifier que c'était bien réel. Il dit, presque pour lui-même :
— Je crois que ce monde-ci, ça va être différent.
Et Lara, qui n'avait pas encore parlé, qui regardait fixement les étoiles à travers la voûte de la coque, murmura simplement :
— On y est. On y est vraiment.
— FIN DE L'ÉPISODE 2 —