Le jour venait à peine de se lever sur la ville encore endormie.
Les rues étaient humides, enveloppées dans une légère brume qui filtrait timidement les premiers rayons d'un soleil hésitant. Les trottoirs, luisants de pluie nocturne, renvoyaient des reflets mouvants à chaque pas, comme si la rue elle-même respirait encore, pas tout à fait réveillée. L'air avait cette odeur particulière des matins de fin d'automne — asphalte mouillé, feuilles mortes, une pointe de fumée lointaine venant de quelque cheminée déjà allumée quelque part dans le quartier.
Gabriel marchait tranquillement le long du trottoir, les mains enfoncées dans les poches de son blouson, son sac à dos pendu d'une seule épaule. Il avait ce pas particulier qu'il prenait le matin — ni pressé, ni lent. Un pas d'homme qui connaît son chemin par cœur, qui n'a plus besoin d'y penser, et qui en profite pour laisser dériver son esprit.
Il avait mal dormi. Pas vraiment mal — juste ce sommeil un peu flottant qu'on a parfois sans raison, où l'on se réveille toutes les heures persuadé qu'il est déjà l'aube, puis qu'on retombe. Il ne se souvenait pas de ses rêves. Juste d'une impression persistante, comme un parfum qui s'accroche, mais qu'il n'arrivait pas à nommer. Il avait pris son café sans faim, regardé par la fenêtre un moment en attendant que la théière siffle, puis s'était habillé machinalement.
Un mardi. Un mardi ordinaire. Le mot tournait dans sa tête sans raison — comme un de ces refrains qu'on a entendus une fois dans la journée et qui s'installent.
Les rares passants qu'il croisait semblaient comme lui, plongés dans leurs pensées, absents du monde. Un homme en costume attendait son bus à l'arrêt d'en face, vérifiant nerveusement sa montre. Une femme promenait un chien dans le jardin public, un gobelet de café à la main. Personne ne se parlait. La ville n'était pas encore tout à fait prête à vivre.
Gabriel dépassa la boulangerie qui ouvrait tout juste — une femme de l'intérieur relevait le rideau métallique, le bruit sec et familier du dimanche matin étendu à chaque matin de la semaine. Il capta brièvement l'odeur de pain chaud qui s'échappait de l'entrebâillement de la porte. Il en ressentit une petite morsure de nostalgie, sans comprendre pourquoi. Comme si ce matin, les choses banales avaient un peu plus de poids qu'elles n'auraient dû en avoir.
Arrivant près de l'arrêt de bus, il s'arrêta pour vérifier l'heure sur son téléphone. 8h43. Le bus de 8h52 passait comme d'habitude à l'angle de la rue. Il avait le temps. Il remit le téléphone dans sa poche et s'apprêtait à sortir ses écouteurs quand une voix familière l'interrompit dans son geste :
— Hey ! Gabriel, attends-moi !
Il se retourna, surpris, reconnaissant immédiatement Elisa qui se dépêchait de le rejoindre. Ses cheveux bruns rebondissaient à chaque pas rapide qu'elle faisait sur le trottoir humide, et son sourire habituel illuminait déjà son visage. Elle portait un manteau un peu trop grand, comme toujours, celui qu'elle affectionnait depuis des années — un vieux trois-quarts en laine anthracite dont elle disait qu'il lui portait chance. Elle avait un petit sac en toile en bandoulière, le genre de sac où elle rangeait tout et rien — un livre entamé, un carnet, parfois des fruits oubliés la veille.
Il la regarda arriver avec ce sourire un peu en coin qui lui venait toujours quand il la voyait. Elisa avait cette manière d'arriver partout comme si elle était attendue. Comme si sa présence était évidente, même quand elle était inattendue.
— Salut Elisa, lança-t-il en souriant doucement. Tu es bien matinale aujourd'hui.
— Je voulais te voir avant ton départ, répondit-elle en reprenant son souffle. On se voit si peu ces temps-ci…
Elle avait un léger essoufflement dans la voix. Elle avait couru pour le rattraper, ça se voyait à la légère rougeur sur ses joues et à la mèche un peu décoiffée qui tombait sur son front. Elle la remit derrière son oreille d'un geste machinal.
— Je sais, soupira-t-il doucement. Le travail… la routine. Mais promis, on se cale bientôt quelque chose. Un resto ou une soirée films, comme avant ?
Elisa sourit tendrement, ses yeux brillant d'une lueur complice.
— Je compte bien là-dessus, répondit-elle en hochant doucement la tête.
Un silence confortable s'installa entre eux, troublé seulement par le bruit lointain de quelques voitures qui passaient au ralenti au feu rouge du carrefour voisin. C'était le genre de silence qu'on a avec les gens qu'on connaît depuis longtemps. Pas besoin de le remplir. On peut juste être là, côte à côte.
Gabriel remarqua pourtant qu'Elisa semblait hésiter sur quelque chose. Ses doigts fouillaient machinalement dans son petit sac en toile, tirant sur le rabat puis le laissant retomber, comme quelqu'un qui cherche le bon moment pour dire quelque chose.
— Gabriel…, finit-elle par murmurer avec une certaine gêne. J'ai quelque chose pour toi.
Intrigué, Gabriel regarda la jeune femme sortir de son sac un petit objet en bois sombre et délicatement sculpté. L'objet était de taille modeste, tenant facilement dans le creux de la main, avec d'étranges motifs gravés sur sa surface polie. Des spirales fines, entrelacées, qui ne ressemblaient à aucun motif qu'il connaissait. Ni celtique, ni asiatique, ni africain. Quelque chose d'autre. Quelque chose qu'il ne savait pas reconnaître.
— Tiens, dit-elle simplement en le lui tendant.
— C'est très joli, murmura-t-il, intrigué par les dessins étranges gravés dans le bois. Qu'est-ce que c'est exactement ?
Elisa eut un sourire un peu flottant. Comme si la question la surprenait un peu elle-même. Comme si elle n'avait pas anticipé qu'on la lui poserait, et qu'elle devait maintenant improviser une réponse qu'elle ne possédait pas vraiment.
— Je l'ai rapporté de voyage.
— De quel voyage ?
Elle marqua une pause. Une fraction de seconde de trop. Son sourire vacilla imperceptiblement — Gabriel l'aurait peut-être manqué s'il n'avait pas été en train de la regarder aussi attentivement. C'était comme si elle cherchait la réponse dans sa mémoire, et qu'elle ne la trouvait pas tout de suite, qu'elle devait la construire.
— Le Maroc. Il y a… trois semaines, je crois. J'ai trouvé ça dans une petite boutique. Un vieil homme derrière un comptoir. Il m'a dit que ça portait chance.
Elle eut un rire bref, un peu forcé, qui ne dura pas.
— Tu me connais, je ne suis pas superstitieuse. Mais en le voyant, j'ai…
Elle hésita. Cherchant le mot juste. Sachant sans doute qu'elle ne le trouverait pas.
— J'ai su qu'il était pour toi.
— Su ?
Elle le regarda. Un regard étrange. Pas tout à fait celui d'une amie qui offre un cadeau. Quelque chose de plus profond, et de plus troublé. Comme si elle essayait elle-même de comprendre ce qu'elle était en train de faire, ce qu'elle était en train de dire. Gabriel ressentit une drôle de sensation dans la poitrine — un frisson léger, sans raison, comme un courant d'air quand personne n'a ouvert de fenêtre.
— Je ne peux pas l'expliquer. C'est con, hein ?
Gabriel prit délicatement l'objet et le fit tourner lentement entre ses doigts. Le bois était plus lourd qu'il ne l'aurait imaginé pour sa taille. Dense. Et chaud, curieusement — comme s'il avait été tenu juste avant dans une main. Malgré lui, une étrange sensation parcourut sa main, légère mais troublante, une sorte de picotement, qu'il mit sur le compte de son imagination.
— Tu as pensé à moi en voyant ça ? demanda-t-il avec un petit rire gêné. Je devrais le prendre comment, exactement ?
Elisa éclata d'un rire clair, secouant la tête avec affection.
— Comme un compliment, idiot ! Peut-être que tu en auras plus besoin que tu ne le crois, ajouta-t-elle sur un ton mystérieux.
Gabriel fit mine d'être offusqué :
— Quoi, j'ai l'air d'avoir besoin de chance, moi ?
— Qui sait ? murmura-t-elle, son regard soudain plus sérieux. Garde-le avec toi, on ne sait jamais. Peut-être qu'un jour tu comprendras pourquoi…
Il y eut une pause. Un de ces moments bizarres où une conversation bascule sans prévenir, où deux phrases plus tôt on plaisantait, et où là, soudain, quelque chose de plus grave s'est glissé entre les mots sans qu'on l'ait invité.
Gabriel allait dire quelque chose — il ne savait pas quoi, mais quelque chose — lorsque le bus apparut soudain à l'angle de la rue, rompant l'intimité de leur échange. Ses phares percèrent la brume un moment avant qu'il ne ralentisse pour s'arrêter à la station. Gabriel rangea soigneusement l'objet dans une petite poche extérieure de son sac à dos avant de reporter son attention sur Elisa.
— Merci Elisa, dit-il sincèrement, touché. J'y prendrai soin, promis.
— Je sais que tu le feras, répondit-elle doucement. Et tu me raconteras.
— Te raconter quoi ?
Elle le regarda encore une seconde, sans répondre. Puis elle sourit, d'un sourire qui n'atteignait pas tout à fait ses yeux.
— Ce que tu voudras.
Le bus s'arrêta devant eux dans un souffle pneumatique. Les portes s'ouvrirent. Gabriel hésita une dernière seconde — il y avait quelque chose dans la voix d'Elisa ce matin qu'il n'arrivait pas à identifier. Quelque chose comme un adieu. Mais il chassa cette idée : on n'a pas d'adieu à faire avec quelqu'un qu'on voit la semaine prochaine.
Il grimpa à bord en adressant un dernier sourire à son amie.
— On se voit vite ! lança-t-il depuis les marches.
— À très bientôt, Gabriel, répondit-elle simplement, agitant légèrement la main en guise d'au revoir.
Les portes se refermèrent. Le bus redémarra. Elisa resta sur le trottoir. Elle ne bougea pas tout de suite. Elle regarda le bus s'éloigner jusqu'à ce qu'il tourne à l'angle de la rue, disparaisse derrière les immeubles.
Et alors seulement, son sourire disparut.
Elle baissa les yeux sur sa main, qui avait tenu l'objet quelques minutes plus tôt. Elle la regarda comme si elle ne la reconnaissait pas tout à fait. Un poids étrange lui serrait la poitrine, quelque chose comme une angoisse très ancienne qui remontait d'une profondeur qu'elle n'avait jamais explorée. Elle ne savait pas pourquoi. Elle ne savait même pas quoi nommer.
Elle avait simplement la sensation — absurde, indéfendable — d'avoir fait quelque chose d'irréversible. Et d'avoir obéi à une instruction qu'elle n'avait pourtant jamais reçue.
Elle rangea les mains dans les poches de son manteau, serra les dents, et se mit à marcher dans la direction opposée à celle du bus. Elle ne se retourna plus.
À l'autre bout de la ville, Daniel vivait son propre matin.
Son appartement, au cinquième étage d'un immeuble des années soixante, donnait sur une petite cour intérieure où deux arbres s'entêtaient à pousser malgré le peu de lumière. Il y vivait depuis sept ans, seul, dans deux pièces qui ressemblaient davantage à une annexe de son laboratoire qu'à un vrai logement. Livres empilés en piles instables contre les murs. Notes écrites à la main, punaisées au mur sans ordre apparent, recouvertes parfois par d'autres notes plus récentes. Une carte astronomique tapissée de post-it jaunes au-dessus de son bureau, héritée d'un stage à l'observatoire de Meudon il y a une douzaine d'années. Des revues scientifiques empilées en équilibre précaire sur le radiateur. Un mug de thé oublié depuis deux jours sur la table basse — il fallait qu'il pense à le laver un de ces quatre.
Il avait travaillé tard la veille, jusqu'à trois heures du matin. Il savait qu'il allait le payer aujourd'hui, mais il n'avait pas pu s'arrêter. Il voulait relire sa présentation une dernière fois. Chaque paragraphe, chaque chiffre, chaque transition. C'était son rendez-vous le plus important de l'année — peut-être le plus important de sa carrière, même s'il n'aimait pas se le dire en ces termes.
Il était assis à la petite table de sa cuisine, sa présentation ouverte devant lui, un café désormais tiède à côté du dossier. La cuisine était étroite, mal éclairée par un néon qui grésillait doucement. Il avait toujours eu l'intention de le changer. Il n'avait jamais trouvé le temps.
Il feuilleta à nouveau le document. Cinquante-deux pages. Il connaissait chaque paragraphe par cœur, mais il relisait quand même — par superstition, par habitude. Il soulignait par endroits des mots au crayon, rajoutait des notes dans la marge, supprimait parfois un adverbe qu'il jugeait de trop. Il avait ce perfectionnisme discret des chercheurs qui ont passé trop d'années à rédiger seuls.
Sur la table, à côté du dossier, une valise rigide de taille moyenne, fermée. À l'intérieur, son prototype. Trois ans de travail, compressés dans un cylindre métallique de quinze centimètres. Il l'avait emballé soigneusement la veille dans une mousse grise sur mesure, calé entre deux pulls roulés pour absorber les éventuels chocs du trajet. Il ne l'avait jamais sorti du laboratoire avant aujourd'hui.
Il jeta un œil à la vieille horloge murale accrochée au-dessus du frigo. 8h37. Le comité se réunissait à dix heures sur le campus nord. Le bus passait au coin de sa rue à 8h52. De là, trente-cinq minutes environ jusqu'à l'arrêt final, dix minutes de marche, et il serait sur place à 9h45 — avec un quart d'heure d'avance, comme il aimait. Il aurait largement le temps de relire son introduction une dernière fois pendant le trajet.
Il se leva, s'étira, grimaça un peu. Son dos lui faisait mal. Trop d'heures sur ce tabouret. Il passa dans la salle de bain, se regarda rapidement dans la glace — cerné, cheveux en bataille, une barbe de deux jours. Il se passa de l'eau sur le visage, se recoiffa vaguement, hésita à se raser, décida que non. Il n'avait pas le temps. Et puis les chercheurs mal rasés, c'était presque un cliché professionnel maintenant. Ça faisait sérieux. Ça faisait chercheur. Il se sourit à lui-même dans la glace — un sourire fatigué, mais un sourire tout de même.
Il retourna dans la cuisine, rangea sa présentation dans son sac à dos, ajouta deux stylos, un bloc-notes, son chargeur de téléphone. Attrapa la valise rigide. Vérifia une dernière fois les loquets — deux fois, par prudence.
Il enfila sa veste — une veste grise un peu trop grande, achetée à une époque où il pesait quatre kilos de plus. Il n'avait jamais trouvé le temps d'en acheter une autre. Il ajusta ses lunettes. Glissa le bracelet en cuir qu'il portait au poignet gauche sous la manche de sa chemise — un geste machinal qu'il avait toujours fait, depuis des années, sans savoir pourquoi. Le bracelet lui venait de son grand-père maternel, un homme qu'il avait peu connu. Il ne le quittait jamais.
Il prit la valise et le sac, jeta un dernier regard à son appartement.
Il eut brièvement une pensée étrange. Pas tout à fait un pressentiment. Juste une sorte d'hésitation, de ralenti, comme quand on s'apprête à sortir et qu'on se dit qu'on oublie peut-être quelque chose — mais qu'on ne sait pas quoi. Il resta immobile trois secondes sur le seuil, à scanner la pièce sans raison.
Rien de particulier. Le frigo. Les piles de livres. La carte astronomique. Le mug de thé oublié.
Il haussa les épaules, ferma la porte derrière lui, et descendit l'escalier.
Dehors, la brume du matin n'était pas encore levée. Il vérifia machinalement sa montre, puis porta la main sous sa manche au bracelet en cuir qu'il portait au poignet gauche, comme pour se rassurer de sa présence. Geste absurde. Il souffla un nuage de buée devant lui et prit la direction de l'arrêt de bus.
Il pensait à sa présentation. Aux quatre personnes qui l'attendraient autour de la table à dix heures. Le directeur de l'unité. Un représentant du ministère. Deux évaluateurs externes, dont il connaissait déjà l'un par une conférence l'année précédente — un type sérieux, réputé rigoureux, pas particulièrement chaleureux. Il allait devoir être clair, précis, répondre calmement à tout ce qu'ils lui demanderaient.
Il se sentait prêt. Fatigué, mais prêt. Il avait préparé des réponses à toutes les questions qu'on pouvait lui poser. Il savait que son dossier tenait la route. Et il savait aussi, confusément, que ce qui se jouait aujourd'hui dépasserait sa vie professionnelle — parce que son prototype, s'il fonctionnait comme il le pensait, pouvait ouvrir quelque chose. Pas juste pour lui. Pour toute une branche de la physique appliquée.
Mais il n'aimait pas penser à ça en ces termes. C'était trop grand, trop vague, trop tentant pour l'ego. Il préférait se concentrer sur la réunion. Sur le budget. Sur la suite immédiate.
Le bus arrivait au bout de la rue. Il leva discrètement la main, comme il le faisait toujours, même si le bus s'arrêtait de toute façon. Un réflexe poli, inutile, qu'il n'arrivait pas à abandonner.
Il ne pouvait pas savoir — absolument aucun moyen de savoir — qu'il ne reverrait jamais son appartement.
Le bus s'arrêta devant Gabriel avec ce souffle pneumatique caractéristique qu'il connaissait par cœur. Il grimpa les marches, nota vaguement le chauffeur — un nouveau, jeune, qu'il n'avait jamais vu — puis parcourut rapidement l'allée centrale. Le bus était encore quasiment vide. Deux ou trois passagers déjà installés, chacun dans son monde, écouteurs dans les oreilles ou téléphone en main.
Il choisit instinctivement une place près de la vitre, sur le côté droit — la même où il s'asseyait presque tous les matins. Il posa son sac à dos sur ses genoux, sortit son téléphone, puis se ravisa. Il avait envie de regarder la ville défiler, ce matin. L'objet d'Elisa était dans sa poche extérieure. Il sentait sa présence, étrangement consciente, comme on sent parfois une clé oubliée dans une poche de pantalon.
Tandis qu'il sortait son portefeuille pour acheter son ticket, il sentit — ou crut sentir — une légère vibration dans son sac à dos. Intrigué, il jeta un œil par-dessus son épaule. Rien. Il attribua la sensation à son imagination. Il paya, prit son ticket, remit le portefeuille.
Quelques rangées derrière lui, à l'arrière du bus, il perçut un mouvement. Un léger bruit — un froissement de tissu, quelqu'un qui manipulait quelque chose. Il tourna légèrement la tête.
Un homme d'une quarantaine d'années était installé près de la vitre arrière gauche, une valise rigide posée sur le siège voisin et un dossier volumineux ouvert sur ses genoux. Il relisait ses notes, concentré, ajustant parfois ses lunettes d'un geste distrait. Il portait une veste grise un peu froissée. Une barbe de deux jours. L'air à la fois absorbé et un peu fatigué.
Gabriel l'observa quelques secondes. Un enseignant, peut-être. Un chercheur. Quelqu'un qui allait à un rendez-vous important, manifestement — il y avait cette tension particulière chez les gens qui vont défendre quelque chose. Gabriel aurait été incapable de l'expliquer, mais il la reconnaissait tout de suite. Cette concentration qu'on a le matin quand la journée à venir compte plus que les autres.
L'homme ne leva pas les yeux. Il continuait à lire, soulignant parfois un passage au crayon, marmonnant de temps en temps pour lui-même une phrase que Gabriel ne pouvait pas entendre.
Gabriel détourna le regard. Ce n'était pas son affaire. Il reporta son attention sur la rue, sur les vitrines qui défilaient lentement, sur les quelques passants de plus en plus nombreux à mesure que la ville s'éveillait pour de bon. Il pensa un instant à Elisa, à sa voix étrange quand elle lui avait donné l'objet. Il la chassa de son esprit. Il n'avait pas envie de chercher à comprendre tout de suite. Il verrait plus tard.
Le bus avançait. Les rues défilaient. Un feu rouge, un autre. Les mêmes immeubles qu'il voyait tous les matins. Il s'appuya contre la vitre.
Il ne pouvait pas savoir qu'à l'arrière du bus, dans le sac à dos de l'homme à la veste grise, un cylindre métallique — un cylindre que personne d'autre que son propriétaire n'aurait jamais dû toucher — venait de commencer à émettre une vibration très légère, imperceptible à l'oreille humaine. Une vibration qui résonnait, étrangement, avec celle de l'objet en bois qu'il portait lui-même dans sa propre poche.
Deux dispositifs séparés, fabriqués par des mains différentes, voyageant par des chemins différents, et qui, par un hasard que le hasard n'aurait jamais pu produire seul, se trouvaient maintenant dans le même bus, à moins de quinze mètres l'un de l'autre.
Le bus continuait à rouler. Les passagers regardaient par la vitre, lisaient leur téléphone, écoutaient de la musique. Aucun d'eux ne savait qu'ils étaient, tous, en sursis.
Soudain, le bus freina légèrement à un feu rouge, provoquant un léger à-coup dans la cabine. Ce fut suffisant pour qu'un objet métallique, de forme cylindrique, s'échappe du sac à dos resté mal fermé de l'homme à lunettes, rebondisse sur le sol avec un bruit sec, et commence à rouler lentement vers l'avant du bus, directement en direction de Gabriel.
Intrigué et surpris, Gabriel fixa cet étrange appareil qui progressait irrésistiblement vers lui, émettant désormais un léger sifflement aigu et intermittent, comme une alarme trop lointaine pour qu'on la prenne au sérieux.
— Hé ! Attention ! cria l'homme, s'extirpant en catastrophe de son siège pour essayer d'attraper l'objet.
Mais c'était déjà trop tard. L'objet s'arrêta soudainement à hauteur de Gabriel, pile sous son siège, comme s'il y était attendu. Gabriel sentit alors, avec une netteté glaçante, l'objet en bois d'Elisa vibrer intensément dans sa poche — non plus une vibration légère, mais une pulsation rapide, presque fébrile, comme un cœur emballé. Il ouvrit précipitamment la poche extérieure de son sac pour saisir l'objet offert par Elisa. À peine avait-il posé la main dessus que ce dernier s'échappa brutalement de ses doigts, projeté vers l'avant comme attiré par une puissante force magnétique, jusqu'à entrer violemment en collision avec l'appareil métallique à ses pieds.
Un grondement sourd résonna dans tout le véhicule. Les deux objets se mirent à tourner rapidement l'un autour de l'autre, suspendus à trente centimètres du sol, dégageant une étrange lumière blanche qui gagna rapidement en intensité, aveuglant les passagers médusés. Quelqu'un cria. Gabriel entendit confusément le chauffeur jurer à l'avant, puis piler — le bus s'arrêta dans un dérapage que personne ne remarqua vraiment, parce que la lumière avait déjà envahi tout.
— Qu'est-ce qui se passe ? cria Gabriel, tentant désespérément de détourner les yeux du halo éblouissant.
— Je ne sais pas ! répondit l'autre passager dans un mélange d'angoisse et de stupéfaction.
La lumière s'intensifia jusqu'à devenir insoutenable, noyant tout le bus dans un flash aveuglant accompagné d'un bruit assourdissant, semblable à celui d'un orage en pleine tempête. Gabriel sentit son corps se tendre, traversé par une énergie indescriptible, comme s'il se désintégrait pour être reconstruit en un instant. Il vit, ou crut voir, ses propres mains devenir translucides. Il vit, ou crut voir, les sièges s'étirer comme du métal fondu. Il eut la sensation brève, impossible, d'être à plusieurs endroits en même temps — dans le bus, mais aussi dans un vide blanc, et aussi au-dessus de lui-même, et aussi au fond d'un océan qu'il n'avait jamais vu.
Puis, soudain, tout cessa.
Quand Gabriel rouvrit lentement les yeux, son cœur battait violemment contre ses côtes. Le silence absolu qui régnait contrastait brutalement avec l'intensité de l'instant précédent. Le bus était immobile, plongé dans une pénombre inquiétante. Il eut du mal à respirer, submergé par une vague de confusion et de terreur sourde. Il remarqua alors, avec effroi, que les autres passagers avaient complètement disparu. Seul, l'homme aux lunettes fines était resté. Il était debout au milieu de l'allée, une main sur le dossier d'un siège, l'air aussi choqué, aussi perdu que Gabriel.
Gabriel, tremblant, encore sous le choc, remarqua alors que les deux objets avaient fusionné. Là où ils étaient séparés quelques secondes plus tôt, il n'y avait plus qu'un seul dispositif — accroché, impossiblement, au tableau de bord du véhicule, comme s'il avait toujours été là. Une étrange machine, moitié métal, moitié bois, où les deux matériaux semblaient s'être fondus dans un mariage qu'aucune technique humaine n'aurait permis. L'appareil émettait un faible bourdonnement régulier. Au centre se trouvait un écran numérique affichant un décompte silencieux.
Un minuteur.
Pendant un long moment, ni Gabriel ni l'homme aux lunettes ne bougèrent. Le silence était si dense qu'il semblait peser physiquement sur leurs épaules. On entendait le faible bourdonnement du minuteur sur le tableau de bord, et au-dehors, rien. Absolument rien. Pas un bruit de moteur, pas une voix, pas un oiseau.
Gabriel se leva le premier. Lentement. Les jambes un peu flageolantes. Il avait l'impression que tout son corps avait été débranché pendant plusieurs secondes et qu'il retrouvait la sensation de chaque muscle un par un. Il s'approcha du tableau de bord, fixant avec incrédulité l'étrange appareil qui venait de se former. Son cœur battait si fort qu'il résonnait dans ses tempes, comme un deuxième pouls, plus sourd, à côté du premier.
— Qu'est-ce que c'est que ce truc ? murmura-t-il, plus pour lui-même que pour quiconque.
L'homme aux lunettes s'avança à son tour, lentement, l'air sidéré. Il ne portait plus son dossier — il avait dû le laisser tomber pendant le flash, parce qu'il traînait au sol, à quelques rangées de là, ouvert et froissé. Il ne semblait plus y penser. Sa valise rigide était restée sur le siège, apparemment intacte. Mais lui-même avait l'air d'un homme qui vient de tomber d'un escalier et qui n'est pas encore sûr de savoir où il se trouve.
Il finit par s'arrêter à côté de Gabriel, devant le tableau de bord. Il fixa le minuteur un long moment, en silence, comme un scientifique qui essaie de reconnaître quelque chose qu'il ne devrait pas reconnaître.
— C'est mon appareil, finit-il par dire d'une voix blanche. Enfin… c'était mon appareil.
Il tendit la main, hésita à toucher la machine, puis se ravisa. Il laissa retomber son bras. Il se passa la main dans les cheveux — un geste qu'il avait quand il était confus, Gabriel allait vite le comprendre.
— Il a fusionné avec quelque chose. Je ne sais pas quoi.
Il se retourna alors vers Gabriel, comme s'il venait seulement de le remarquer vraiment. Il observa son visage, ses vêtements, son sac à dos. Quelque chose chez lui sembla se stabiliser, comme s'il avait trouvé un point de référence humain au milieu du désastre.
— Tu avais quoi dans ton sac, toi ? demanda-t-il avec prudence.
Gabriel ouvrit la bouche, la referma. L'idée lui semblait stupide, impossible à formuler. Mais il n'y avait rien d'autre à dire.
— Un objet. En bois. Une amie me l'a donné ce matin. Elle disait que ça portait chance.
L'homme le regarda fixement.
— Et c'est ça qui est…
Il pointa du doigt la machine accrochée au tableau de bord. Gabriel hocha la tête.
Un silence.
L'homme eut un rire court, sans joie, presque mécanique.
— Sacrée chance, marmonna-t-il.
— Ouais. Sacrée chance.
Gabriel tourna son regard vers les vitres embuées du bus. Il ne voyait rien dehors — juste une brume diffuse qui mangeait la lumière. Mais quelque chose lui disait qu'il devait regarder. Qu'il devait voir. Il s'avança vers les portes avant et posa doucement la paume contre le verre froid. Le verre était froid, trop froid pour un matin de mardi en ville.
— On est où, là ?
L'homme vint se placer à côté de lui.
— Je ne sais pas.
Gabriel poussa doucement les portes, qui s'ouvrirent avec un léger grincement. L'air s'engouffra à l'intérieur du véhicule. Un air étrange — ni chaud, ni froid. Neutre. Sans odeur. Comme un air de laboratoire, filtré, débarrassé de tout ce qui rend un air vivant. Il descendit lentement les marches, suivi par l'homme aux lunettes.
Ils restèrent immobiles sur le trottoir. Autour d'eux, une ville. Leur ville. Les mêmes rues, les mêmes façades, les mêmes enseignes. La boulangerie que Gabriel connaissait, quelques mètres plus loin, avec son rideau métallique relevé comme il l'avait vu vingt minutes plus tôt. La vitrine de la librairie. Le kiosque à journaux. L'abribus couvert d'affiches qu'il avait lues sans les lire des dizaines de fois.
Mais vide.
Pas une voiture en mouvement. Pas un piéton. Pas un chien. Pas un oiseau. Les feux tricolores clignotaient au jaune, inutiles, bavards dans leur mutisme. Une voiture était garée de travers au milieu d'un carrefour, portière entrouverte — mais personne dedans. Un sac de courses en papier kraft était posé sur un banc, bien droit, avec une baguette de pain qui dépassait — comme si quelqu'un venait de s'asseoir à côté et de le poser là pour une minute. Mais il n'y avait personne. Et le pain avait l'air aussi vieux que le monde, et aussi frais qu'à l'instant.
Le silence n'était pas le silence nocturne d'une ville qui dort. Dans une ville qui dort, il y a encore des bruits — un lointain camion-poubelle, un système de climatisation qui ronronne, une voix étouffée derrière une fenêtre. Là, rien. C'était un silence plus dense, plus total. Un silence qui semblait couvrir non seulement les sons, mais aussi l'idée qu'il aurait pu y en avoir un jour.
Gabriel sentit un frisson lui parcourir la nuque.
— Daniel, murmura-t-il sans réaliser qu'il utilisait un prénom qu'il n'avait pas encore appris.
L'homme le regarda, surpris.
— Je ne t'ai pas dit mon prénom.
Gabriel cligna des yeux. Il avait entendu quelqu'un dire Daniel — mais qui ? Il n'y avait personne d'autre qu'eux dans ce monde. Il chercha dans sa mémoire immédiate. Non, il n'avait pas entendu. Il l'avait… deviné ? Non. Il l'avait su, comme on sait un détail d'un rêve à peine réveillé, sans pouvoir dire d'où vient l'information.
— Je… désolé. Je ne sais pas. Ça m'est venu comme ça.
L'homme — Daniel — le fixa un moment, puis finit par sourire, d'un sourire un peu hagard.
— Tu as raison. Je m'appelle Daniel. Daniel Jasner. On fait dans le surnaturel, aujourd'hui, on dirait.
— Gabriel. Gabriel Janvier.
Ils se regardèrent un instant. Deux inconnus, sur un trottoir vide, dans une ville qui n'était pas tout à fait la bonne. Deux naufragés qui venaient de réaliser qu'ils partageaient le même radeau, et qui n'avaient personne d'autre à qui s'accrocher.
Puis Daniel se força à détacher son regard et à scanner à nouveau les lieux autour d'eux. Gabriel remarqua qu'il avait ce réflexe scientifique très net — chercher des repères, vérifier, mesurer avant d'interpréter.
— Je reconnais la rue, dit lentement Daniel. Je suis déjà passé par ici. Je connais ce quartier, je prends le bus parfois.
— C'est mon quartier, murmura Gabriel. Je passe devant cette boulangerie tous les matins. Celle-là, là, à droite. Je m'achète un pain au chocolat une fois par semaine, le vendredi.
Daniel hocha lentement la tête, sans répondre tout de suite. Il regardait autour de lui, les sourcils toujours froncés, avec cette concentration propre aux gens qui essaient de résoudre un problème impossible. Il fit quelques pas sur le trottoir, se retourna pour observer le bus, puis la rue, puis le ciel.
Le ciel était gris. Pas vraiment nuageux. Juste gris — une lumière uniforme, sans source identifiable, comme si le soleil n'existait pas vraiment ici.
— Ce n'est pas le même endroit.
Gabriel se tourna vers lui.
— Bien sûr que c'est le même endroit. Regarde — la station-service, là. Je passe devant tous les jours. Il y a ce distributeur de snickers qui marche jamais. Tu vois ? Il est même pas allumé, mais il est là, comme d'habitude.
Daniel ne répondit pas tout de suite. Il fixait l'enseigne. Elle était identique. Intacte. Mais les lumières étaient éteintes. Pas comme si on les avait coupées. Comme si elles ne s'étaient jamais allumées. Il s'en approcha. Passa la main sur la vitre du distributeur.
— Regarde l'écran, dit-il en tendant le doigt vers le petit écran numérique au-dessus du panneau de sélection.
Gabriel s'approcha.
L'écran était allumé. Mais au lieu d'afficher les prix ou un message de bienvenue, il affichait juste une série de caractères qui ne ressemblaient à rien. Ni des chiffres, ni des lettres. Des symboles. Presque des idéogrammes, mais d'aucune langue qu'il connaissait.
Il eut un vertige.
— Non, dit Daniel, plus doucement cette fois. Je veux dire… c'est la même ville. Les mêmes rues. Les mêmes bâtiments. Mais ce n'est pas la nôtre.
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— Je ne sais pas encore. Je cherche.
Gabriel sortit son téléphone, par réflexe — le geste qu'on fait quand on a peur, qu'on se sent perdu, qu'on veut appeler quelqu'un qui pourra expliquer. L'écran s'alluma. Aucune réception. Aucune heure. L'icône de batterie clignotait — ni vide, ni pleine, juste figée dans un état impossible. Il fit glisser son pouce sur l'écran. Aucune réaction. Les applications étaient là, visibles, mais aucune ne s'ouvrait.
— Mon téléphone est mort, murmura-t-il.
Daniel sortit le sien, y jeta un œil, puis le rangea sans un mot.
— Le mien aussi. Enfin, pas mort. Bloqué.
Gabriel rangea son téléphone, sentant une vague de panique essayer de monter. Il la contint. Il ne savait pas comment il arrivait à la contenir, mais il y arrivait. Peut-être parce que paniquer maintenant n'aurait servi à rien. Peut-être parce que Daniel, à côté de lui, ne paniquait pas non plus — et qu'ils avaient tous les deux besoin de l'autre pour rester debout.
Ils firent quelques pas dans la rue. Leurs semelles produisaient un bruit absurde dans ce silence — trop fort, trop précis, comme si chaque pas résonnait plus qu'il ne l'aurait dû. Gabriel s'arrêta près de la voiture mal garée au carrefour. Il se pencha pour regarder à l'intérieur. Le contact était encore mis — la petite lumière du tableau de bord était allumée. Pas de clés. Pas de sac sur le siège passager. Aucun signe d'un départ précipité. Pas de ceinture détachée à la va-vite. Juste une voiture abandonnée à mi-mouvement, portière ouverte, comme si le conducteur s'en était extrait tranquillement une seconde avant qu'elle disparaisse.
Il se redressa.
— Personne ne s'est enfui d'ici, dit-il lentement. Regarde. S'ils s'étaient enfuis, il y aurait des traces. Des portes claquées, des valises, des trucs renversés. Là il n'y a rien. C'est trop propre. Trop calme. C'est comme si… les gens n'étaient jamais partis. Ils n'ont jamais été là.
Daniel vint se placer à côté de lui. Il regarda la voiture, puis la rue, puis le ciel gris.
— Et c'est ça le plus dérangeant, dit-il d'une voix très basse. On vient de partir d'ici. Littéralement, il y a quelques minutes. Il y avait des gens partout, je les ai vus par la fenêtre du bus, avant le flash. Une vieille dame qui sortait ses poubelles. Un coursier à vélo. Un homme en costume qui courait. Et maintenant… rien. Ce n'est pas possible physiquement, Gabriel. On ne vide pas une ville en deux minutes. Pas sans trace.
Il se passa la main dans les cheveux — toujours ce même geste.
— Donc soit les gens sont morts mais il n'y a aucun corps, aucun sang, aucune odeur. Soit ils sont partis en courant mais il n'y a aucune trace de panique. Soit ils se sont téléportés tous en même temps, ce qui est physiquement impossible.
Il se tourna vers Gabriel, les yeux plissés derrière ses lunettes.
— Soit… on n'est pas dans la même ville qu'il y a deux minutes. On est dans une ville qui lui ressemble. Qui en est une copie, peut-être. Mais qui est autre.
Gabriel le regarda.
— Tu veux dire quoi, exactement ?
Daniel hésita. Il n'avait pas envie de prononcer les mots qui lui venaient. C'étaient des mots qu'un physicien sérieux n'utilisait pas à la légère. Il préféra reculer.
— Je veux dire que je ne sais pas encore. Mais qu'il y a une logique derrière tout ça. L'objet que ton amie t'a donné. Mon appareil. La fusion. Le flash. Le minuteur là-bas, sur le tableau de bord. Ce n'est pas un hasard. Quelqu'un, quelque part, a préparé ça.
Gabriel sentit un vertige.
— Qui ça, quelqu'un ?
— Aucune idée.
Ils marchèrent encore un peu. Daniel s'arrêta devant la vitrine d'une librairie. Il poussa la porte par curiosité. La porte s'ouvrit — elle n'était pas verrouillée. Un petit carillon tinta dans le magasin. Le son parut presque obscène dans le silence environnant. Il entra, hésitant. Gabriel le suivit.
L'intérieur était exactement comme il aurait dû être. Les livres alignés sur les étagères. Une table centrale avec les nouveautés. Un comptoir de caisse avec un ordinateur allumé. Une chaise derrière le comptoir, un peu reculée, comme si le libraire s'était levé pour aller chercher quelque chose. Il y avait même un mug de café encore fumant à côté du clavier.
Daniel s'approcha. Il passa la main au-dessus du mug.
— Il est chaud.
— Comment c'est possible ?
— C'est pas possible. Gabriel, c'est pas possible. Si quelqu'un a préparé ce café, cette personne était là il y a dix minutes au maximum. Mais il n'y a eu personne depuis qu'on est arrivés. Tu comprends ce que ça veut dire ?
Gabriel ne répondait pas. Il fixait le mug.
— Ça veut dire que ce monde… il vient d'être fabriqué. Ou bien il tourne sans personne pour l'habiter. Ou bien les gens ont été retirés à l'instant où on est arrivés, sans raison, sans mécanisme, juste retirés. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Mais ça veut dire quelque chose de profondément anormal.
Il secoua la tête. Il avait cette expression qu'ont les scientifiques quand une donnée refuse de rentrer dans aucun cadre connu — un mélange de fascination et de contrariété.
— Viens. On sort.
Ils ressortirent dans la rue. Daniel, cette fois, s'assit sur le rebord d'une jardinière en béton, comme s'il avait besoin de poser son corps quelque part pour pouvoir continuer à réfléchir. Gabriel hésita, puis vint s'asseoir à côté de lui.
Ils restèrent là un moment sans parler. Deux inconnus de ce matin même, réunis par un accident qu'ils ne comprenaient pas, dans une ville qui ressemblait à la leur mais qui ne l'était plus. Le silence, cette fois, n'était plus tout à fait hostile. Il devenait presque acceptable. Comme un silence qu'on apprend à habiter quand on n'a pas le choix.
Gabriel finit par demander :
— Tu fais quoi dans la vie, toi ?
Daniel retira ses lunettes, les essuya machinalement sur le bas de son pull, les reposa. Gabriel commençait à reconnaître ce geste — c'était son geste à lui, quand il cherchait ses mots.
— Je suis chercheur. Physique appliquée. Je bosse sur des systèmes quantiques.
Il eut un petit rire, comme s'il trouvait lui-même absurde de prononcer ces mots dans cette rue vide.
— C'est drôle. Ce matin, je me disais que la plus grande angoisse de ma journée, c'était de convaincre quatre personnes autour d'une table que mon travail valait deux cent mille euros. Je me posais la question du ton à adopter. Du costume à mettre. Je me suis rasé deux fois parce que je trouvais que ça faisait pas assez sérieux la première fois. Puis j'ai laissé tomber le rasage de toute façon.
Il regarda Gabriel.
— Et en fait, tu vois, ça va. Y a des choses qui semblent moins graves, là, maintenant.
Gabriel hocha la tête.
— Moi j'allais bosser. Juste bosser. Un mardi comme les autres. Un mardi ordinaire.
Il prononça les mots lentement, comme s'il les goûtait pour la dernière fois.
— Tu fais quoi, toi, au boulot ?
Gabriel haussa les épaules. Il avait cette pudeur que les gens ont souvent quand ils parlent d'un travail qui ne les passionne pas vraiment.
— Je bosse dans une boîte qui fait de la communication institutionnelle. Des rapports, des newsletters, des brochures d'entreprise. Rien de passionnant. Payé correctement. Je suis là depuis quatre ans.
— Tu aimes ?
— Pas particulièrement.
— Pourquoi tu le fais ?
Gabriel réfléchit un moment.
— Par défaut, je crois. J'ai commencé en intérim, j'ai été gardé, j'ai évolué un peu, et puis… voilà. C'est pas le boulot que j'aurais choisi si on me l'avait demandé à vingt ans. Mais c'est pas le pire non plus. Et j'aime pas trop prendre des risques.
Daniel hocha la tête, sans jugement.
— Je comprends. Moi c'est l'inverse, je fais exactement ce que j'ai toujours voulu faire. Et parfois je me demande si c'est pas aussi bien d'avoir ton parcours à toi. Y a un confort à ne pas avoir tout misé sur une chose.
Gabriel eut un petit sourire.
— Vu la journée qu'on vit, je crois qu'on est mal barrés tous les deux.
Daniel rit — le premier vrai rire depuis le flash. Un rire bref mais sincère. Puis il redevint sérieux.
— Raconte-moi pour ton amie. Celle qui t'a donné l'objet.
Gabriel réfléchit un moment. Il n'avait pas envie de parler d'Elisa, pas vraiment. Pas parce qu'il y avait quelque chose à cacher, mais parce qu'Elisa, dans son esprit, appartenait à un autre moment — à la ville normale, au mardi ordinaire, à la vie d'avant le flash. Il avait l'impression qu'en parler ici, dans cette ville morte, c'était la contaminer un peu. Mais Daniel avait besoin d'informations. Et lui aussi, probablement.
— Elle s'appelle Elisa. On se connaît depuis… je ne sais pas, toujours. Depuis l'enfance en tout cas. Elle a toujours été dans ma vie, comme une évidence. On n'est pas ensemble, on ne l'a jamais été. C'est une amie. Proche. Plus que proche. Une sœur, presque, mais pas tout à fait.
— Et ce matin elle t'a donné cet objet.
— Elle est arrivée en courant à l'arrêt de bus. Comme si c'était urgent de me voir avant que je parte. Elle m'a dit qu'elle avait ramené l'objet du Maroc, il y a trois semaines.
Daniel leva un sourcil.
— Mais tu y crois ?
Gabriel réfléchit longtemps avant de répondre.
— Maintenant que tu m'en parles… non. Elle a hésité quand je lui ai demandé où elle l'avait pris. Une seconde de trop. Je ne l'aurais pas remarqué s'il n'y avait pas eu un truc de bizarre dans sa voix. Et puis elle m'a dit qu'elle avait su qu'il était pour moi. Elle n'a pas su expliquer pourquoi. Elle m'a regardé d'une façon que je… je n'ai pas reconnue. Comme si elle essayait de comprendre ce qu'elle était en train de faire, en même temps qu'elle le faisait.
Daniel resta silencieux longtemps.
— Elle savait quelque chose qu'elle ne savait pas. Si ça peut faire sens.
Gabriel le regarda.
— C'est exactement ça.
Daniel ramena ses mains sur ses genoux. Ses doigts tremblaient un peu. Pas beaucoup. Mais assez pour que Gabriel le voie.
— Moi aussi, il y a quelque chose qui ne colle pas. Mon appareil, Gabriel, je ne l'ai pas conçu tout seul. Il a été financé par un programme dont je ne connais personne. J'ai jamais rencontré les membres du conseil de financement. Tout passe par mail. Tout est signé par des noms qui ne correspondent à aucune personne physique que j'ai pu retrouver sur internet. Et les montants… les montants sont bien trop élevés pour un projet de ma taille. J'ai reçu cent mille euros pour ce prototype, en dotation initiale, sans avoir rien à défendre. Juste une description du projet qu'ils avaient acceptée avant même que je la soumette vraiment. Comme si ils savaient déjà ce qu'ils voulaient financer. Comme si je devais juste signer pour confirmer.
Il fit une pause.
— J'ai mis ça sur le compte de la chance. Ça arrive, les bons programmes, les bons contacts. Je me suis dit que j'avais été bien recommandé par quelqu'un quelque part. Mais maintenant…
Il regarda la ville vide autour d'eux.
— Maintenant je me demande si je n'ai pas été choisi. Je n'aime pas ce mot. Mais je n'en trouve pas d'autre. Choisi pour développer cet appareil précisément. Pour qu'il existe. Pour qu'il soit prêt au bon moment.
Gabriel sentit le vertige revenir.
— Et moi pour porter l'objet qui allait fusionner avec.
— Oui.
Un silence. Très long.
— Daniel, si quelqu'un a organisé tout ça… pour qu'on soit dans le même bus ce matin… pour que les deux objets se rencontrent… pour que le bus parte dans cet endroit… c'est quelqu'un qui a un pouvoir immense. Et une vision immense. Et des intentions qu'on ne connaît pas.
— Je sais.
Gabriel regarda ses mains.
— Je n'ai pas demandé ça. Je voulais juste aller au boulot. C'était un mardi ordinaire.
Daniel eut un sourire très doux, presque fraternel.
— Moi non plus. Mais on est là maintenant. On est les seules personnes au monde — enfin, dans ce monde qui n'est pas le nôtre — à savoir qu'il y a quelqu'un derrière tout ça. Ça nous donne, je ne sais pas, une forme de responsabilité ? Ou au moins une forme de lucidité partagée.
Gabriel acquiesça lentement.
— J'ai peur, dit-il simplement.
Daniel passa un bras autour de son épaule — un geste rapide, pudique, qu'il ne prolongea pas.
— Moi aussi.
Ils restèrent là un moment. Deux hommes qui s'étaient rencontrés le matin même dans un bus banal, et qui découvraient qu'ils étaient désormais les deux témoins d'un événement que personne au monde ne pouvait comprendre.
Puis une vibration douce, à peine perceptible, remonta de l'intérieur du bus stationné à quelques mètres de là. Daniel se redressa.
— Le minuteur.
Ils retournèrent au bus en courant. Leurs pas résonnaient bizarrement sur le bitume. Sur le tableau de bord, le décompte clignotait de plus en plus vite. Une lumière bleue s'intensifiait autour de l'appareil.
00:00:12
00:00:11
00:00:10
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Gabriel.
— Je crois qu'on va repartir, dit Daniel en s'agrippant au siège le plus proche. Accroche-toi.
Le pare-brise se fissura de lumière. Une onde bleutée, électrique, jaillit du centre du tableau de bord. Le vortex s'ouvrit, lentement d'abord, puis se propagea dans une pulsation irréelle, comme un cœur cosmique qui reprenait souffle.
La lumière bleue jaillit violemment à travers le bus, traversant Daniel, Gabriel, les rangées de sièges. Tout vibrait. Le métal, le verre, le tissu. La réalité elle-même tremblait, comme une image qui se décale sur un écran fatigué.
Gabriel sentit son corps se dématérialiser un instant. Un vide le happa, sans douleur, mais avec une intensité vertigineuse. Il voyait les vitres fondre comme de l'eau, les sons se distordre. Il eut à nouveau cette sensation d'être à plusieurs endroits en même temps — et pendant une fraction de seconde, tellement brève qu'il n'était pas sûr de l'avoir vraiment vécue, il eut l'impression de voir Elisa. Debout. Quelque part. Dans un lieu blanc. Et elle le regardait.
Puis : tout disparut.
Le bus réapparut dans un frisson lumineux, cette fois au milieu d'une ruelle étroite et humide. Gabriel rouvrit les yeux lentement. La lumière était différente — grise, froide, uniforme. Un ciel nuageux s'étendait au-dessus d'un quartier qu'il crut d'abord reconnaître.
Il mit un moment à comprendre ce qui clochait. Daniel, lui, plus rapide, l'avait déjà compris. Il s'était relevé. Il regardait dehors, le visage tendu.
— Encore la même ville. Mais… différente.
Gabriel descendit du bus. Il se figea. Les bâtiments étaient identiques à ceux de sa ville — mais inversés, comme un reflet. Les enseignes à droite au lieu de la gauche. Les entrées déplacées. Les rues reliées autrement. C'était comme une version miroir, déformée, de la ville qu'il connaissait. Et cette fois, il y avait des gens. Quelques silhouettes au loin, pressées. Une voiture qui passait. Une affiche politique qu'il n'avait jamais vue, avec un nom qu'il ne connaissait pas.
Il n'eut pas le temps d'absorber ce qu'il voyait. Leur attention fut détournée par une silhouette féminine qui courait vers eux, appelant désespérément à l'aide, perdue et affolée.
La silhouette s'approchait à vive allure, glissant presque sur les pavés humides. Lorsqu'elle arriva enfin à leur hauteur, haletante, Gabriel remarqua immédiatement son regard inquiet, mais résolu. Elle avait des cernes sous les yeux, comme si elle n'avait pas dormi depuis des jours. Elle portait une veste militaire, trop grande pour elle, et un brassard à moitié déchiré qui flottait au vent.
Elle s'arrêta net à quelques pas, les yeux rivés sur Daniel.
— Mon dieu… Daniel… c'est toi ? Tu es… vivant ?
Daniel demeura figé. Son visage se décomposa littéralement sous le choc.
— … Chloé ?
Elle hocha la tête en souriant, les yeux brillants de larmes. Puis, sans attendre, elle s'élança vers lui, refermant ses bras autour de son torse dans une étreinte tremblante.
— Je n'y crois pas… Tu étais dans l'aile nord quand tout s'est effondré, on pensait que t'avais été pris sous les débris, ou pire… Tu n'étais même pas sur la liste des évacués !
Daniel se raidit. Gabriel le vit poser une main prudente sur l'épaule de la jeune femme et la repousser doucement, presque à regret.
— Attends… attends une seconde, souffla-t-il.
Elle le regarda, décontenancée, comme si ses mots n'étaient pas possibles.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Tu… tu ne te souviens pas de moi ?
Il mit un temps avant de répondre. Sa voix était prudente, tendue.
— Je me souviens de toi, oui. Mais pas comme ça. Pas… ici.
Chloé fronça les sourcils, perdue.
— Daniel, tu as été assigné à l'unité Antares il y a huit mois. Tu faisais partie de l'équipe de sécurité scientifique sur la plateforme. Tu es tombé en désaccord avec le commandement. Tu as disparu la nuit où l'explosion a détruit le centre énergétique.
Gabriel sentit une tension froide lui courir dans le dos. Il échangea un regard bref avec Daniel. Les mots que venait de prononcer Chloé — unité Antares, plateforme, centre énergétique — ne ressemblaient à rien de connu, mais ils avaient la précision glaciale des choses vraies. Elle ne les inventait pas. Pour elle, c'était du réel.
Daniel ferma les yeux un moment, comme pour absorber le choc. Puis il les rouvrit, plus stable, plus scientifique à nouveau.
— Elle me connaît. Elle me décrit avec précision. Elle me décrit dans une vie qui n'est pas la mienne.
— Comment ça, pas la tienne ?
— Je ne l'ai pas vécue, Gabriel. Je n'ai jamais été militaire. Je n'ai jamais entendu parler d'Antares. Je n'ai jamais disparu d'une explosion. J'étais dans mon appartement ce matin. Je préparais une réunion.
Chloé les regarda tour à tour, et soudain, quelque chose dans son regard changea. Un mélange de peur et de recul.
— Attendez… souffla-t-elle. Vous… vous n'êtes pas censés être là.
Gabriel la fixa, déconcerté.
— Comment ça, pas censés ? Tu viens de reconnaître Daniel, non ?
Chloé recula d'un pas, le visage pâle.
— Oui… enfin, je crois… Il lui ressemble, il parle comme lui… mais ce n'est pas lui. Il manque quelque chose. Son regard, sa façon de tenir sa main gauche… Daniel ne faisait jamais ça.
Elle désigna le bracelet en cuir que Daniel tripotait nerveusement sans même s'en rendre compte.
— Et il ne m'aurait jamais repoussée comme ça, ajouta-t-elle dans un souffle.
Daniel fixa son propre poignet. Son bracelet. Il n'avait pas conscience de le tripoter. Il en eut une révélation étrange — comme si ce geste, qui lui était si familier, appartenait à un autre moi, dans un autre monde, qui ne l'avait pas. Ou qui ne le faisait pas.
Il se tourna vers Gabriel. Son regard avait changé. Une illumination sombre, douloureuse, venait de s'installer en lui.
— Je crois que je comprends, dit-il lentement.
— Quoi ?
Daniel prit son temps pour répondre. Il regardait Chloé, puis les rues inversées autour d'eux, puis la ville vidée qu'ils venaient de quitter dans sa mémoire, puis l'objet qu'Elisa avait donné à Gabriel, puis son propre appareil, puis le minuteur, puis tout, à la fois.
— Mondes parallèles, dit-il d'une voix presque imperceptible. Je crois qu'on est dans des mondes parallèles, Gabriel. Celui d'avant était une version vide de notre ville. Celui-ci est une version miroir, avec des gens, mais réécrits. Celui-ci a un Daniel Jasner qui a vécu une autre vie. Je ne suis pas lui. Mais il existe, quelque part. Il existait, en tout cas. Ou peut-être il existe encore dans cette réalité.
Il se tourna vers Chloé.
— Et toi, tu m'attendais. Tu me cherchais. Tu m'as vu, et tu as cru que j'étais lui. Parce qu'on est presque identiques. Presque.
Chloé ouvrit la bouche, mais rien n'en sortit. Elle semblait chercher, elle aussi, des mots qu'elle n'avait pas.
Le minuteur, dans le bus derrière eux, commença à clignoter plus vite. La lumière bleue s'intensifia autour du tableau de bord. Daniel tourna la tête.
— Il nous reste peu de temps.
Chloé comprit sans qu'on lui explique. Elle avait cette intelligence rapide des gens qui ont vécu trop de choses. Elle ne demanda pas ce qu'était le bus, ni pourquoi il brillait. Elle fit juste un pas en arrière, à regret, en gardant les yeux sur Daniel.
— Si vous partez… dit-elle d'une voix étranglée… et que lui revient… dites-lui que je n'ai jamais cessé de croire.
Daniel cligna des yeux, surpris par la simplicité de la phrase.
— Chloé…
Mais elle avait déjà reculé dans la brume. Elle disparut au coin d'une rue, sans se retourner.
00:00:05
00:00:04
00:00:03
— Accroche-toi, dit Daniel à Gabriel en saisissant le siège le plus proche.
00:00:02
00:00:01
Le vortex bleu traversa le bus dans un éclair.
Une dernière image — Chloé, quelque part au loin, immobile, une main sur la bouche.
Puis tout disparut.
Un grondement sourd, une secousse, puis un impact brutal.
Le bus avait réapparu dans un vacarme dantesque, écrasant un morceau de bitume à moitié fondu en son centre. La poussière se souleva en une nuée sèche, étouffant brièvement la lumière du ciel. Gabriel fut projeté contre la vitre. Daniel tomba à genoux. Le bruit s'arrêta aussi brutalement qu'il avait commencé.
L'air sentait la poudre, l'huile brûlée… et la peur.
— On a atterri où, cette fois ? murmura Gabriel, le souffle court.
À travers les vitres fissurées, un décor apocalyptique se dessinait. Une caserne militaire, cernée de barbelés partiellement arrachés. Des miradors éventrés. Des camions abandonnés. Mais surtout… des hommes en armes. Au moins une quinzaine. Ils convergeaient rapidement vers le bus, armes levées, sans crier.
— Merde, souffla Daniel.
Le silence qui suivit fut pire que les cris. Les soldats prirent position autour du véhicule, armes braquées. Aucun ne tira. Aucun ne parla. C'était un silence discipliné, professionnel, qui attendait un ordre.
— Ils vont nous tirer dessus, lâcha Gabriel en se plaquant au sol.
Mais les tirs ne vinrent pas.
Quelqu'un venait d'ordonner d'attendre.
Un silence pesant s'abattit sur la cour. Les soldats restèrent en position, armes levées, doigts tendus sur les gâchettes, mais plus aucun ne bougea. L'ordre avait figé tout le monde.
Gabriel releva lentement la tête. Il échangea un regard avec Daniel, toujours accroupi près du siège. Daniel avait pâli — mais son esprit tournait encore, il cherchait encore à analyser, à comprendre, même maintenant.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Je sais pas, Gabriel. Mais je crois qu'on ne va pas tarder à le savoir.
Dehors, des bottes claquaient sur le béton. Un pas régulier, assuré, qui s'approchait du bus. Les soldats s'écartaient silencieusement sur son passage, formant un couloir. Les bottes continuaient d'avancer, avec cette cadence calme des gens qui n'ont jamais eu besoin de courir pour se faire respecter.
Gabriel et Daniel se redressèrent doucement, tentant de voir à travers les vitres fissurées. Mais depuis l'intérieur du bus, ils ne distinguaient qu'une silhouette en contre-jour, encadrée par la lumière crue d'un soleil qui n'était pas le leur. Un soleil plus blanc, plus dur, sans nuance.
Les bottes s'arrêtèrent à une dizaine de mètres du véhicule. Un silence tendu. Une présence d'autorité absolue, sans qu'ils puissent encore en voir le visage. Gabriel sentit, sans savoir pourquoi, que cette personne n'était pas le genre à répéter deux fois ses ordres.
Puis la voix s'éleva. Claire. Posée. Sans appel. Avec quelque chose dans le grain qui laissait deviner qu'elle n'avait pas l'habitude qu'on lui résiste.
— Sortez de ce bus. Immédiatement. Mains en l'air.
Gabriel et Daniel échangèrent un dernier regard. Puis Gabriel leva lentement ses mains, paumes tournées vers le plafond, et avança vers la porte. Ses doigts tremblaient. Il serra les poings pour arrêter le tremblement. Il ne voulait pas descendre du bus en donnant l'impression d'avoir peur. Même s'il avait peur.
Il posa la main sur la poignée.
Une pause. Puis la voix reprit, plus basse, presque pour elle-même :
— De quel monde vous venez pour atterrir ici ?
Gabriel s'immobilisa.
Dehors, les bottes n'avaient pas bougé. La silhouette restait droite, en contre-jour, et la question flottait dans l'air chaud comme une lame posée sur la peau.
Il se tourna une fraction de seconde vers Daniel. Aucun des deux ne savait si la question leur était adressée ou si elle était murmurée pour quelqu'un d'autre. Aucun des deux ne savait ce qu'elle voulait dire vraiment — un interrogatoire militaire sur leur provenance géographique, ou autre chose. Quelque chose de plus profond. Une question que cette voix, pour une raison qu'ils ne pouvaient pas deviner, se posait réellement.
— FIN DE L'ÉPISODE 1 —